Chapitre 11
Deux jours s’écoulèrent sans rien modifier au moulin. Geneviève et Marguerite, presque toujours ensemble, jouissaient du plaisir de causer à cœur ouvert et de se communiquer leurs craintes maternelles, cet inépuisable sujet de conversation entre mères. M. Reynold, de plus en plus majestueux et condescendant, jouait volontiers au volant avec les deux jeunes filles, sans rien perdre pour cela de sa dignité, malgré les fréquentes atteintes que tentait d’y porter Renée. Jean, soucieux et préoccupé, navré de la visible tristesse de Clotilde, se laissait prendre malgré lui de temps en temps à lui témoigner quelque tendresse, à chercher le regard de ces beaux yeux, voilés d’une impénétrable mélancolie.
Le matin du troisième jour, Renée, toujours un peu paresseuse, ouvrit ses yeux en entendant sonner huit heures, et s’assit sur son lit avec un sursaut.
— Comment ! huit heures ? s’écria-t-elle.
Puis, se rappelant qu’elle n’était plus à Paris, elle ajouta en s’étirant les bras :
— Heureusement il n’y a pas de cours au moulin Frappier, sans quoi nous serions joliment en retard !
Elle cherchait partout des yeux Clotilde, qui semblait avoir disparu. Celle-ci émergea d’un coin de rideau, qui abritait l’énorme embrasure de la fenêtre.
— Clotilde ! s’écria l’espiègle, ce n’est pas toi ! avoue que ce n’est pas toi qui t’offres à mes regards consternés. Ce ne peut pas être toi ! Tu étais jolie, coquette et coiffée en boucles : l’être modeste et peigné à la chinoise qui se montre à contre-jour ne peut être ma Clotilde ordinaire.
— C’est pourtant moi, dit la jeune fille avec quelque dépit, en venant s’accouder au pied du lit de Renée.
— Quel changement ! J’ajouterai : quel changement douloureux ! Et une robe de laine grise ; une robe pour faire les devoirs, comme dit maman, la malheureuse robe dévouée par avance aux taches d’encre, qu’on nous offre tous les ans au retour des vacances ! La robe des jours de pluie quand on nous fait mettre des caoutchoucs pour traverser le jardin… Tu as quelque chose ! Clotilde, ne me fais pas languir, dis-moi ce qui t’est arrivé.
— Rien du tout ! dit avec humeur la nièce de M. Reynold. Est-ce que je ne puis plus mettre une robe sans te rendre des comptes ?
— Oh ! ma chère, toutes les robes, et jamais de comptes ! répliqua Renée en s’appliquant avec ferveur à sa toilette. Mais ces cheveux plats, ces yeux tristes, cette robe modeste, pas de rubans, pas de bijoux, une simple broche en acier, d’environ ceux francs cinquante, tout ceci trahit des projets… Une conversion… Clotilde ! Tu pars pour les Carmélites, comme ton illustre modèle, Louise de la Vallière ? Es-tu sûre que le beau Louis coure après toi ?
Clotilde retourna à son coin de rideau, et, au bout d’un instant, un bruit étouffé dans un mouchoir apprit à son impitoyable compagne que la jeune fille pleurait.
Renée n’avait pas l’âme méchante, elle courut vers la fenêtre.
— Des larmes, dit-elle, de vraies larmes ! Voyons, parlons sérieusement, ce ne sont pas mes taquineries qui t’émeuvent à ce point ? Je t’en ai fait bien d’autres ! Tu as un vrai chagrin ?
Clotilde leva vers la fillette son visage baigné de larmes.
— Oui, dit-elle, j’ai du chagrin ; c’est Jean qui en est la cause, et toi, méchante, tu ne fais que l’irriter contre moi.
Renée devint très grave.
— J’aime Jean, dit-elle, autant qu’un frère ; je suppose du moins que si j’avais un frère, je l’aimerais autant que lui ; je l’aime plus que tout, après ma mère…
— Plus que moi ? fit Clotilde indignée.
— Ah ! je crois bien ! s’écria naïvement la gamine, qui resta tout étonnée de sa propre exclamation. Elle rougit et reprit d’un ton posé : J’aime Jean… extraordinairement ; je serais heureuse de le voir heureux, de le voir… elle hésita… de le voir marié… mais à condition que sa femme soit bonne et digne de lui… Si elle le rend malheureux, je la détesterai… oh ! je la détesterai tellement que je le vengerai, lui, ce pauvre Jean !
— Qu’est-ce que tu ferais ? dit Clotilde d’un air de dépit.
— Je n’en sais rien ! Ce n’est pas à quinze ans que je puis savoir cela, dit assez raisonnablement la fillette ; mais je trouverais bien quelque chose ! Ainsi, Clotilde, tu te le tiens pour dit, n’est-ce pas ? Ne t’attaque pas à Jean, à moins d’être décidée à lui céder en tout !
Au lieu de répondre à cette menace par une impertinence, selon son habitude, la jeune fille entoura Renée de ses bras et continua de pleurer, la tête sur la poitrine.
— Vois-tu, dit-elle à travers ses larmes, j’ai été folle et imprudente. Je n’ai pas compris son caractère ! et maintenant, je l’ai froissé, j’ai peur qu’il ne m’aime plus…
Renée se dégagea doucement, et garda le silence.
— Si c’est comme cela que tu me consoles ! reprit Clotilde avec un redoublement de sanglots.
— Il t’aimait donc ? demanda la fillette d’un ton soucieux. Tout son visage avait pris une apparence rigide ; elle paraissait ainsi beaucoup plus vieille que son âge.
— Oui ! soupira Clotilde.
— Il te l’avait dit ?
— Oui, répéta-t-elle, non sans hésitation, car, à vrai dire, elle l’avait plutôt arraché au jeune homme.
Renée étouffa un léger soupir, et laissa retomber le long de son corps ses mains rouges, d’un air découragé.
— C’était écrit ! dit-elle. S’il te l’a dit, c’est que c’est vrai ; Jean Frappier n’a jamais menti. C’est égal, je ne m’étais pas figuré que c’est toi qui serais sa femme !
— Toi, peut-être ? fit Clotilde avec aigreur.
— Moi ? Oh ! non ! je ne suis pas assez bonne pour lui ! s’écria l’enfant avec une explosion de colère et de confusion. Moi ! Voilà une idée ! Il faut quelque chose de mieux que moi à Jean Beauquesne. Je m’étais figuré un visage de madone idéale, un être angélique…
On frappa à la porte, et la voix douce de Simplicie pria « les demoiselles » de descendre pour le café.
— J’y vais ! cria Renée. Elle s’appliqua rapidement à sa toilette, fort négligée durant cet entretien. – Oui, reprit-elle, tout en se dépêchant, une figure angélique, un être supérieur, une créature douce et simple, presque humble, car Jean est un si grand artiste, que sa femme ne sera jamais son égale ! Une femme qui lui laisserait faire toutes ses volontés, afin de ne pas le déranger dans son travail ou dans ses idées de travail… voilà ce qu’il lui faut, à Jean Beauquesne. Mais, tu sais, Clotilde, cette femme-là, ce n’est pas toi !… ni moi, ajouta-t-elle avec un sourire railleur qui lui contracta si singulièrement la bouche qu’il avait presque l’air d’un sanglot.
Clotilde la regarda en dessous. Ses larmes s’étaient séchées. C’était pourtant de vraies larmes, mais les pleurs de dépit sèchent vite.
— C’est cette femme que je veux être, dit-elle avec une feinte humilité. J’ai vécu jusqu’ici trop frivole et trop personnelle ; mais je suis jeune, et je puis me corriger ; je veux me corriger, et tu verras…
— En attendant, reprit la moqueuse Renée, vite remise de son trouble, tu corriges ton extérieur, en mettant une robe grise et en te coiffant à la chinoise. C’est un sacrifice, Clotilde, j’en conviens, et d’autant plus méritoire qu’il t’enlaidit…
— N’est-ce pas ? fit la jeune coquette d’un ton dolent.
— Positivement ; mais c’est plus facile que de corriger ton intérieur, ma belle amie ! Tiens, laisse-moi te faire des petites boucles sur le front, avec tes cheveux follets… là… tu seras plus jolie, et tes bonnes résolutions n’en souffriront point le moindre dommage.
Clotilde se laissa faire avec une résignation touchante, bassina ses yeux avec de l’eau fraîche, et descendit la première.
Restée seule. Renée regarda longtemps la porte qu’elle venait de refermer :
— C’est drôle, se dit-elle enfin, autrefois, l’idée qu’il l’épouserait me paraissait toute naturelle ; et ici, au moulin, cela me paraît absurde ! Jean en meunier, cela se comprend encore… il est superbe, sous le grand chapeau de feutre, et puis il connaît tout ; mais Clotilde en meunière… Elle aurait au moins de la poudre de riz à discrétion !
Cette idée fit éclater de rire la fantasque fillette, qui descendit l’escalier en courant.
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