Chapitre 12
Jean avait pris une grande résolution, pendant ces trois jours d’incertitude. Toute contrainte, tout mensonge pesait à son esprit honnête ; la position fausse où il s’était laissé mettre lui était devenue odieuse, et il était décidé à en sortir à tout prix.
Sa promenade quotidienne à travers les prés baignés de rosée lui avait inspiré les meilleures résolutions ; aussi, c’est avec un air de franchise et de décision qu’il aborda sa mère ce jour-là. Sans lui faire de questions, Geneviève s’aperçut bien que l’esprit de son fils avait travaillé. Pleine de confiance, elle attendit qu’il parlât. Mais Jean n’était pas de ceux qui s’évaporent en paroles : il avait résolu d’agir le jour même, et c’est seulement par le sourire et par le regard que ces deux êtres s’entendirent.
Après le premier déjeuner, qui était toujours court et décousu, chacun venant à gré, Jean se rapprocha de Clotilde, et sans affectation, tout en causant de tout avec tout le monde, il la dirigea vers le parterre, alors baigné, de la lumière matinale qui filtrait à travers le feuillage.
Saurin, qui passait, adressa un sourire d’intelligence à son jeune maître. Il ne lui déplaisait pas de voir Jean Frappier courtiser les belles ; un peu d’amour sied à la jeunesse, disait-il.
— Eh ! Saurin, lui cria Jean, voilà que tu t’en vas encore au moulin la pipe à la bouche ; quelque jour tu mettras le feu à toute la machine !
Saurin tira sa pipe et rit à belles dent.
— N’ayez pas peur, dit-il de sa voix franche qui résonna comme un clairon dans l’air sonore, voilà tantôt trente ans que je me promène la pipe à la bouche, et le feu me craint… il sait que c’est moi qui mène l’eau ! Ce n’est pas pour quelques méchantes bottes de paille qu’on a mises dans le moulin avant-hier, que vous allez gronder votre vieux Saurin, Jean Beauquesne.
— Je ne te gronde pas, mon brave ami, répondit Jean, en se rapprochant de lui, toujours accompagné de Clotilde, qu’il invitait du regard à le suivre ; tu es d’ailleurs fermier de ton moulin ; s’il brûlait, tu y perdrais autant que moi.
— C’est bien ça ! répondit le meunier en souriant ; d’ailleurs, cette belle pipe-là, c’est un cadeau de défunt votre père François ; elle ne voudrait pas nuire à son maître, n’est-ce pas ?
Cependant il l’éteignit et la mit dans sa poche. Jean le suivit des yeux et le vit disparaître sous la grande porte du moulin, et involontairement, par un mystérieux courant d’idées, il se souvint de la meule qui avait tué son maître…
Il fronça le sourcil, ému par cette pensée douloureuse, et se retourna vers Clotilde. Elle le suivait, les yeux baissés, les mains à peine enlacées par le bout des doigts, sur le devant de sa robe de pensionnaire. Elle avait l’air soumis d’un agneau qui suit son propriétaire. Il eut pitié d’elle et faillit lui proposer de rentrer à la maison ; mais sa droiture reprit le dessus, et il tourna à gauche, le long du ruisseau, sous les grands frênes dont les feuilles ailées dessinaient sur le gazon un capricieux lacis d’ombres flottantes. Ils marchèrent quelques instants.
— Clotilde, dit enfin Jean, le cœur serré, la gorge sèche, j’ai à vous parler…
Elle leva les yeux sur lui, les lèvres entrouvertes, mais elle ne dit rien.
Jean aurait voulu être au bout du monde, en face de cent ennemis féroces, et les combattre tous à la fois ; cette dépense d’énergie lui eût fait grand bien. Devant cette jeune fille muette, il se faisait horreur ; il avait l’air d’un bourreau.
— J’ai réfléchi, dit-il sans la regarder, aux suites de notre entretien de l’autre jour, et je me suis dit…
— N’achevez pas, dit Clotilde, devenue d’une pâleur mortelle ; j’ai compris… je ne suis pas digne de vous.
Elle fit un geste de renoncement, puis essaya de se retenir au tronc d’un frêne, et se laissa glisser sur le gazon, la tête cachée dans ses mains, à demi agenouillée, dans une posture indiciblement désolée.
— Ce n’est pas cela que je veux dire, s’écria le jeune homme.
— Ah ! épargnez-vous au moins la peine de mentir, s’écria Clotilde avec véhémence, ne chargez pas ma conscience de cette nouvelle honte. Je vous comprends, allez ! Qu’y a-t-il de commun entre vous, simple, noble, grand, vous qui aimez l’art et qui vivez pour lui, et une pauvre fille comme moi, frivole et vaine, sans talents et sans fortune…
À ce mot, Jean fit un brusque mouvement. Clotilde le regarda de ses yeux noirs pleins de larmes, de prières et d’amour.
— Oui ! j’étais frivole, indigne de vous ; mais cela, Jean, je l’avais senti. Jusqu’au jour où j’ai vu clair dans mon cœur, j’ai vécu comme un oiseau, insoucieuse de mes propres défauts… mais depuis que j’avais fait ce beau rêve d’être votre femme, un horizon nouveau s’était ouvert à mes yeux ; pour vous plaire, j’avais renoncé à ces goûts mondains qui vous choquent… Ah ! Jean, je ne veux pas vous faire de reproches, je me résigne à mon destin, mais vous n’auriez pas dû parler alors ! Il valait mieux me laisser telle que j’étais !…
Elle fit un geste désespéré, et le peigne qui retenait l’unique torsade de ses beaux cheveux coiffés à la chinoise tomba en arrière, entraînant le flot soyeux. Elle n’y prit pas garde.
Machinalement, Jean voulut l’aider à rétablir sa coiffure ; mais sa main, après avoir plongé dans ces ondes noires, plus douces que le satin, aussi ténues que les fils d’un cocon, sa main téméraire se trouva sans force ; il la retira et resta rêveur.
— Ah ! reprit Clotilde en s’essuyant les yeux, j’étais folle de penser que je pourrais être votre femme… mais je ne l’aurais pas cru si vous ne l’aviez dit vous-même…
— J’ai en tort, en effet… commença Jean.
Elle l’interrompit, et toujours affaissée au pied d’un saule, aussi poétique que celui de Desdémone, elle continua sa lamentation passionnée.
— Certainement, je me sais pleine de défauts : je suis frivole, vaniteuse, inutile ; mais le désir de devenir digne de vous m’avait déjà sauvée de tout cela ! Ici, dans cette solitude, j’aurais appris ce qui me manque, j’aurais perdu ce qui me dépare à vos yeux… Mais, pardon, Jean, je vous afflige, et je ne vois pas que vous obéissiez ici aux ordres de votre mère…
— Je n’obéis à personne, dit Jean en s’asseyant auprès d’elle. Voyons, Clotilde, renouez vos cheveux, car il serait regrettable qu’on vous vit ainsi.
Avec une soumission passive, presque machinale, elle renoua sa torsade et planta son peigne au beau milieu, d’un geste résolu ; puis elle tourna vers le jeune homme ses yeux mornes, pleins d’une flamme sombre.
— Soyons amis, Clotilde, dit-il, cédant à un irrésistible besoin de lui prendre la main, cette main si souvent abandonnée aux siennes l’hiver précédent. Elle ne fit pas mine de le sentir et le laissa faire. Je crois, ma chère Clotilde, qu’en effet nos caractères ne se conviennent pas…
Elle fit un triste geste négatif.
— Mais ce n’est pas une raison pour nous détester réciproquement. Vous avez de l’amitié pour moi. Cette amitié, d’ancienne date, ne peut s’éteindre en un jour ; oublions le rêve que nous avons fait inconsidérément, et nous serons encore très heureux par notre amitié, notre confiance réciproque.
La petite main, glacée tout à l’heure, s’était réchauffée et brûlait maintenant celle de maître Jean, qui, on ne sait pourquoi, pour l’éteindre peut-être, eut l’idée de la porter à ses lèvres… Les yeux noirs le regardaient avec une expression si étrange, si pénétrante, qu’il se sentait pris de vertige comme un homme qui se noie… Il voulait détourner la tête, pour ne plus voir ces yeux pleins de danger, mais Clotilde laissa tomber sa tête sur la poitrine de notre ami, le peigne, mal planté, s’en retourna à terre avec les cheveux, et la jeune fille fondit en larmes en murmurant :
— Ah ! mon Dieu ! Si vous saviez combien je vous aimais… Pardon, Jean, pardon et adieu.
Elle défaillait… Il passa un bras autour de sa taille, et sans qu’il sut comment, ces yeux noirs, plus passionnés que jamais, se trouvèrent sous ses lèvres, qui ne cherchèrent point à fuir. Il ferma les yeux et sentit que maître Jean n’était qu’un bien petit garçon, près de cette admirable Clotilde qui oubliait tout dans sa folle tendresse.
Ce ne fut qu’un éclair, bien qu’il crût avoir laissé s’écouler un siècle. Il rouvrit les yeux et s’aperçut avec une indicible joie qu’à peine une demi-seconde s’était écoulée depuis que son bon sens l’avait si cruellement abandonné. Clotilde continuait ses phrases entrecoupées… Il se leva, non sans que quelques cheveux emmêlés dans les boutons de son paletot se fussent rompus dans ce brusque mouvement.
— Clotilde, dit-il d’un ton sévère, il ne faut jamais céder à la passion qui nous entraîne ; ce n’est pas ainsi qu’on assume le bonheur de sa vie.
Comme maître Jean se souvenait de ses professeurs, à cette heure solennelle de sa vie ! Et combien la lecture de Télémaque, Télémaque jadis si cher à sa mère, devait avoir laissé en lui de profondes traces ! Clotilde, les yeux ardents, le visage couvert de la rougeur de la colère autant que de la honte, l’écoutait immobile.
— Vous dites que vous ne pouvez changer, Clotilde, reprit Jean, pénétré de son rôle d’apôtre ; je vous crois, mais ne précipitons pas une décision irrévocable… Dans un an, à pareille époque, nous prendrons un engagement définitif. D’ici là, nous nous montrerons l’un à l’autre tels que nous sommes, chacun s’efforçant de faire pour le mieux, mais sans hypocrisie ; si dans un an nos sentiments sont encore tels qu’aujourd’hui, alors, chère Clotilde, nous… nous nous marierons tout de suite, car, chère Clotilde, je vous aime… vous me…
C’est Clotilde qui recula un peu et mit quelque distance entre elle et son fiancé conditionnel. Jean, satisfait de son empire sur lui-même, estimant qu’il avait déployé une grandeur d’âme peu commune et une sagesse digne d’un héros, avait grande envie de redevenir un simple mortel, et de retourner un peu à ces mains tièdes, à ces cheveux de soie…
Mais Clotilde trouvait sa victoire suffisante pour ce jour-là, et ne voulait point d’ailleurs payer les frais de la guerre. Elle rattacha sa torsade avec un air de reine, refusa à Jean, qui l’implorait, le moindre baiser de fiançailles, et reprit seule le chemin du manoir, sans témoigner de trouble.
Le jeune homme, resté seul, s’assit à la place où ils étaient l’instant d’auparavant ; un cheveu long comme ses deux bras s’étant trouvé sous sa main, il le déroula et l’enroula lentement sur ses doigts, perdu dans de profondes méditations. Peu à peu, le cheveu perdit tout son charme, et finalement, roulé en boule, fut irrévérencieusement jeté de côté. Clotilde partie n’avait plus de pouvoir… La méditation de Jean se termina par une phrase qui n’exprimait pas la passion la plus absolue.
— D’ici un an, elle et moi, nous saurons à quoi nous en tenir…
Au même instant, Clotilde, avant de tourner le coin du moulin, s’était arrêtée et secouait le doigt d’un air menaçant dans la direction du vieux saule.
— Avant un an, je serai mariée, disait-elle, et vous en pleurerez toutes vos larmes, maître Jean, car d’ici là vous m’aimerez follement… Moi, je ne veux pas que l’on me quitte !
Et elle retourna dans sa chambre, sous le prétexte d’un mal de tête. Par bonheur pour elle, Renée ne s’y trouvait pas, et elle put se recoiffer à loisir.
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