Chapitre 13
— Bonsoir, mon fils, dit Geneviève.
Jean resta sur le seuil, tenant le battant de la porte dans sa main indécise.
— Qu’attends-tu ? lui demanda-t-elle, venant en aide à la perplexité du jeune homme.
Il rentra et vint s’asseoir sur la chaise basse où il passait d’ordinaire une heure le soir à causer des choses du jour.
— Je ne suis pas content de moi, dit-il ; je suis un imbécile, qui ne sait prendre aucun parti.
— Voyons, dit simplement Geneviève, en levant ses grands yeux profonds sur le visage de son fils.
Il fit sa confession tout entière, non sans maudire l’étrange faiblesse où il tombait toutes les fois que Clotilde faisait appel à ses sentiments.
Quand il eut fini, Geneviève le regarda d’un air de douce raillerie.
— C’est la fable le Renard et le Corbeau, qui se joue à tes dépens, dit-elle, et tu t’y laisseras prendre indéfiniment, à moins que quelque événement ne vienne à ton secours. Cependant tu as fait preuve d’une grande prudence en ajournant à un an ce fameux mariage…
— Ah ! s’écria inconsidérément le jeune homme, si ce n’était pas pour toute la vie !…
Madame Beauquesne fronça le sourcil.
— Tu viens, dit-elle, de condamner les sentiments que t’inspire Clotilde, avec plus de rigueur que je n’aurais osé le faire moi-même, mon fils. Comment qualifier un amour qui ne doit pas durer toute la vie ? Est-ce de l’amour ?
Jean baissa la tête. Geneviève lui mit doucement la main sur l’épaule.
— Va, dit-elle, avant un an, vous serez libre tous deux : elle, mariée à un autre…
— Elle ! Avec les sentiments qu’elle me porte, mariée à un autre ! Ah ! ma mère ! tu la juges bien sévèrement.
Geneviève sourit.
— Toujours le Renard et le Corbeau ! Toujours la vanité flattée ! Elle t’adore, et te pleurerait toute sa vie, n’est-ce pas ?
Jean hésitait à répondre.
— Elle te l’a dit, ou te l’a fait entendre. Eh bien, nous verrons si c’est elle qui ment, ou moi qui me trompe. Toi, de ton côté, tu verras un jour la différence qui existe entre l’attrait que t’inspire cette fille coquette et un sentiment profond, éternel, qui survit à la mort…
Ses lèvres tremblaient légèrement ; elle se tut, et tourna ses regards vers le grand lit où était mort François Beauquesne.
— Un tel amour, vois-tu, ne trouble pas nos sens, n’agite point notre cervelle ; il entre en maître dans notre âme, et l’on ne sait quand ni comment on a aimé ; mais on sait qu’on aimerait mieux mourir que de cesser d’aimer. De près ou de loin, à travers la vie et les misères, et les joies, une seule pensée, un seul souvenir, une seule présence… C’est ainsi qu’on aime, et quand c’est ainsi, il faut se marier, sous peine de devenir méchant ou malheureux ; d’ailleurs, c’est la même chose.
Jean s’inclina respectueusement sur la main de sa mère.
— Je ne suis qu’un enfant, dit-il ; je te demande pardon, ma sainte mère, de te troubler de ces choses frivoles…
— Le bonheur de ta vie est ce que j’ai de plus cher, dit-elle en lui caressant les cheveux.
— Sois ma sauvegarde, défends-moi de moi-même ! dit-il plus bas.
— Ah ! soupira la veuve, c’est ton père qu’il te faudrait… Je ne suis qu’une femme, et il y a tant de choses que j’ignore… Nous ferons de notre mieux pour les apprendre, n’est-ce pas, mon fils ?
Jean pressa sa mère sur son cœur, plein de pensées graves. Avec un tel guide, il ne redoutait rien de la vie.
Il rentra dans sa chambre, éteignit sa bougie et ouvrit la fenêtre. Comme le jour de son arrivée, la lune éclairait doucement la vallée, et dessinait sur le parquet les couleurs délicates des pampres qui tapissaient le mur. Une brume légère donnait aux objets, et à la clarté même, une mollesse délicieuse ; l’air était odorant, chargé des senteurs des grandes reines des prés qui bordaient le ruisseau sur son parcours dans les prairies… Le jeune homme s’appuya à la fenêtre, et regarda au dehors toutes ces choses simples, journalières et pourtant merveilleuses.
Qu’y avait-il là de si extraordinaire ? Le parterre, le moulin, les frênes, la vigne contre le mur, la lune, la brume elle-même, n’avaient rien d’insolite ou de nouveau. Alors pourquoi cette indicible émotion à ce spectacle qu’il voyait tous les jours ?
Jean comprit pour la première fois qu’une bonne moitié de nos joies et de nos enthousiasmes est en nous-mêmes. Son entretien avec sa mère avait ouvert son âme aux sentiments élevés ; la vue de ce paysage tranquille, éclairé par une lumière sereine, continua le courant de ses idées.
— C’est merveilleusement beau, se dit-il, et cependant un être prosaïque le trouverait vulgaire… La vie aussi est vulgaire, le mariage comme tout le reste est une succession de menues circonstances, dont bien peu sont de nature à emporter l’âme vers le ciel. D’où vient alors que du mariage se dégage parfois cet idéal de noblesse et de grandeur que ma mère connaît si bien, un amour tel que mon père eut pour elle, et qu’elle a encore pour lui ?
Jean continuait à regarder la vallée, où s’élevaient de légers brouillards, flottant au-dessus de la rivière. Rappelant le souvenir des récits de Saurin, il lui sembla voir marcher Geneviève et François, appuyés l’un à l’autre, au lendemain de leur mariage, avec la tranquille tendresse de ceux qui ont l’avenir devant eux…
— C’est la durée qui fait la beauté du mariage, se dit-il… Il est grand, parce qu’il est éternel… Heureux ceux qui ont la vie entière pour s’aimer…
Il se jeta sur son lit, fatigué de toutes ces pensées nouvelles, et, avant de s’endormir, il crut voir passer dans une blanche vision de vapeurs sa propre image, si semblable à celle de son père, aux côtés d’une autre, une femme douce et belle, qui l’aimait, pour laquelle il sentait son cœur se dilater, plein d’une indicible tendresse… mais cette femme n’était pas Clotilde.
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