Chapitre 14
La lune allait se coucher, car la nuit était déjà avancée, et sa clarté laiteuse rasait le sol, d’où s’élevait partout une légère buée ; immense et noir à l’ombre des hauts frênes, le grand moulin dormait, l’eau montait furtivement à travers les vannes fermées, en un filet d’argent qui glissait dans la rigole moussue, et tombait de très haut avec un bruit cristallin jusqu’au fond du ravin plein de vieux cailloux noirs. Les coqs s’étaient rendormis, après leur premier chant, et tout était tranquille, si tranquille qu’un passant attentif eût marché doucement, de peur de troubler ce grand repos. Tout était blanc ; le sol couvert de brouillard, l’air, les arbres, entourés de vapeurs, le moulin lui-même, venaient de disparaître sous un voile délicat de brume flottante ; l’air semblait de ouate mince… Soudain, cette blancheur se teinta de rose… un rien, un soupçon, un éclair… et tout redevint blanc.
Une teinte rose, plus vive, perça la brume, et un grand vol de pigeons s’échappa avec fracas de la toiture du moulin, qui leur servait d’asile. Avec de lourds battements d’ailes, mais sans un cri, ils s’abattirent sur la maison qu’habitait Saurin. Dans leur trouble ils se groupèrent sur le chaume, sur les fenêtres, partout où une saillie leur offrait un asile. Simplicie, qui dormait dans une petite chambre enclavée dans le grenier au-dessus de celle de son père, se leva, réveillée par les coups d’ailes qui frappaient les vitres, et resta interdite en voyant ces hôtes inattendus.
L’horloge à l’étage au-dessous sonna trois heures. La jeune fille émue, presque inquiète, ne comprenant rien à cette invasion, ouvrit la fenêtre, et deux ou trois pigeons effarés se précipitèrent au dedans. Les autres s’envolèrent pour aller se poser plus loin.
Simplicie se pencha au dehors et regarda le manoir, objet de sa constante préoccupation.
Il était tranquille, les fenêtres plus noires se détachaient comme des trous sur la façade ; la brume se levait lentement au-dessus du parterre… Elle se tourna de l’autre côté, et regarda le moulin… l’air était rose.
Elle frissonna de tout son corps fluet ; les mains appuyées sur le rebord de granit, elle se pencha au dehors, autant qu’elle le put, au risque de tomber… Une lueur cerise lui passa devant les yeux, et soudain une large bande noire sépara le moulin de sa toiture. Simplicie s’accrocha au mur, et cria :
— Père, père… le feu !
Sa voix s’éteignit dans sa gorge : elle avait trop peur, et ne pouvait crier. Elle voulut courir, ses pieds restèrent immobiles, lourds comme des morceaux de marbre. Elle se laissa retomber sur l’appui de la fenêtre, s’accrochant au mur, sans sentir qu’elle se blessait, criant de sa voix éteinte, qui n’avait plus de son : Le moulin ! le moulin… !
Elle crut qu’elle allait mourir à cette place, sans pouvoir appeler de secours, et se tint immobile, écrasée sur la pierre, en pensant à Jean Beauquesne, qui allait être ruiné…
Une grande lueur déchira le voile de brume, un grand tourbillon de fumée sortit en tournoyant par la toiture, des langues de flammes s’élancèrent des trous ménagés dans les murailles pour donner de l’air, et les oiseaux, réveillés dans les arbres, s’envolèrent avec des cris aigus dans l’air d’un rouge vif, cruel comme l’aspect du sang… Simplicie retrouva sa voix et ses forces.
— Père, père, le moulin brûle ! cria-t-elle en nouant à la hâte un jupon.
Elle descendit en courant le petit escalier et trouva Saurin debout.
— Tu rêves, dit-il en la voyant apparaître, les tresses battant ses épaules, ses mains fiévreuses ajustant ses vêtements.
Au lieu de répondre, Simplicie ouvrit la porte ; Saurin la suivait de si près qu’ils furent dehors ensemble. Le moulin brûlait tranquillement, laissant les flammes sortir par toutes les ouvertures ; seule la grande porte noire restait fermée, comme pour mieux protéger l’incendie contre les secours du dehors.
— Misérable ! s’écria Saurin en se prenant aux cheveux, misérable ! j’ai laissé ma pipe dans mon pantalon de travail. C’est moi qui ai mis le feu au moulin ! misérable !
Il s’arrachait des poignées de cheveux gris et les jetait à terre avec fureur. Simplicie, le cœur gros de larmes, tremblant de froid et de peur, dans cet air humide du matin, lui dit de sa voix douce :
— Père, que faut-il faire pour l’éteindre ?
Rappelé à lui-même, le meunier reprit son sang-froid.
— Va réveiller Jean Frappier ; il sait faire marcher la grande pompe. Moi, je vais aux hommes.
Simplicie courut légèrement sur ses pieds nus jusqu’au manoir, ouvrit la porte, fermée d’un simple loquet, passa devant la chambre des vieux Beauquesne sans les réveiller, et arriva d’une traite au haut de l’escalier. Le corridor était sombre, elle compta les portes : Une, deux, trois, quatre… elle connaissait bien la chambre de Jean, car elle seule la mettait en ordre tous les matins. Elle frappa.
— Monsieur Jean, dit-elle d’une voix timide.
Elle était venue là sans autre pensée que celle du feu qui dévorait le moulin, et tout à coup elle se sentit prise de peur devant cette porte fermée, d’une peur terrible.
— Jean-Frappier ! dit-elle un peu plus haut, se servant inconsciemment de l’appellation familière… Rien ne répondit au dedans. Elle hésita ; crier, au risque de réveiller les dames, d’épouvanter madame Geneviève, sa protectrice, son ange gardien… Elle tourna le bouton de la porte, et entra résolument dans la chambre du jeune maître.
— Jean-Frappier, dit-elle avec une voix devenue claire et nette, il faut vous lever vite.
Jean se souleva, éveillé en sursaut, et resta pétrifié en voyant au pied de son lit cette mince figure, semblable à une apparition.
— Ma mère ? dit-il, courant droit à sa plus chère pensée.
— Non ! Dieu en soit loué ! fit Simplicie avec élan. Mais il y a un malheur, maître Jean, le moulin brûle.
Une grande lueur remplit la chambre d’un flamboiement sinistre.
— J’y vais, fit Jean.
Simplicie sortit et referma la porte, puis s’arrêta dehors, tremblante, apeurée, se demandant ce que madame Geneviève dirait, quand elle saurait que le moulin avait brûlé !
Il brûlait vite ; les sacs de blé, les bottes de paille, les trémies, les blutoirs, tous ces instruments de meunerie en beau bois de chêne vieux et sec flambaient joyeusement en se dépêchant, comme pour avoir plus vite fini ; les grands tourbillons d’étincelles s’enlevaient jusque dans la toiture, et là-haut, tout là-haut, les poutres chauffées commençaient à brûler avec une sage lenteur, ainsi qu’on fait quand on a du temps devant soi ; elles se charbonnaient peu à peu, noires d’abord, rouges ensuite, puis tout d’un coup flambaient activement pour réparer le temps perdu.
Saurin était monté à la muraille avec une grande échelle, de celles qu’utilisent les couvreurs campagnards pour réparer les toits de chaume ; il voulait voir à l’intérieur, s’assurer de l’étendue du sinistre. Les garçons meuniers, les fermiers, les paysans, accourus à la lueur, le dissuadaient vainement de sa folle entreprise.
— Laissez faire, disait-il, j’ai dans l’idée qu’il n’y a qu’un côté qui brûle, et je sais bien que le feu n’a pas pris ici.
Il se hissa jusqu’à une petite fenêtre sous le toit que le feu avait en effet respectée et regarda à l’intérieur. La fumée remplissait tout, mais par instants, manquant d’air, le feu se rabattait sur lui-même ; le mur auquel s’appuyait l’échelle n’était pas encore attaqué. Saurin, ne se trompait pas. Les sacs de blé empilés formaient une muraille intacte.
— Hardi, garçons, cria-t-il en redescendant avec l’agilité d’un jeune homme. Donnez ici le tuyau de la pompe, et nous allons faire de rude besogne.
Jean arriva, suivi de la pompe, que quatre gars vigoureux traînaient au pas de course ; il donna le signal, et l’eau afflua dans les tuyaux.
— Bénie soit madame Geneviève qui a pensé à nous envoyer ça, voilà tantôt six ans, dit Saurin en l’abordant. S’est-on assez moqué d’elle ici, quand on a vu arriver cette machine ! Elle avait pourtant raison, cette âme du bon Dieu !
Il prit la lance des mains de Jean, et remonta l’échelle d’un pas alourdi. La fièvre qui l’animait l’instant d’avant était tombée à la vue de son jeune maître.
— Saurin, cria Jean, ne t’expose pas, mon ami, je t’en prie ; laisse-moi monter à ta place.
— Il n’y a pas de danger, Jean-Frappier, répondit le meunier : c’est moi qui ai fait le mal, c’est à moi de le réparer.
Il acheva péniblement l’escalade : l’échelle tremblait sous son pas lourd, et dans la vague lueur de l’aube sa silhouette robuste chancelait sur les échelons fragiles. D’un coup d’épaule, il brisa une vitre ; le verre tomba en éclats autour de lui, et la pompe en mouvement envoya un jet puissant dans l’intérieur embrasé du moulin.
— Laisse la lance en place, descends, Saurin, cria Jean.
Une grande bouffée de flammes et de fumée sortit par la nouvelle ouverture, montant jusqu’au toit, qu’elle parcourut extérieurement. Saurin atteint en plein visage se rejeta en arrière ; son corps tournoya dans l’air et s’abattit au pied de l’échelle. Jean, sans pousser un cri, courut à lui. Quittant la manœuvre de la pompe, les gars s’empressèrent. On essaya de le relever, mais un gémissement d’une inexprimable angoisse sortit de la poitrine du meunier, au premier mouvement.
— J’ai les reins cassés, dit-il, laissez-moi là, je n’en ai pas pour longtemps. Jean-Frappier, c’est moi qui ai brûlé le moulin, c’est juste, il n’y a rien à dire.
Cédant aux supplications de Jean, il permit pourtant qu’on le transportât plus loin, à l’abri des flammèches qui commençaient à tomber autour d’eux. Bientôt il eut près de lui Geneviève et Marguerite, réveillées par le bruit. Les autres habitants du manoir regardaient de loin.
— Madame Geneviève, dit le meunier d’une voix saccadée, j’ai eu tort, je vous prie de me pardonner. Jean me l’avait dit, je n’ai pas voulu le croire… j’avais laissé ma pipe dans la poche de ma culotte de toile… je la croyais éteinte, il paraît qu’elle ne l’était pas. Je ne l’ai pas fait exprès… Je m’en vais retrouver ma femme… Ce qui me gêne, c’est la petite… vous ne la laisserez pas aller servante chez les autres, n’est-ce pas, madame Geneviève ? Elle restera chez vous ?
— Je vous le promets, dit Geneviève.
— Ça me met l’esprit en repos, savez-vous, maîtresse.
Il s’affaiblissait rapidement ; sa main errait cherchant celle de Jean.
— Dis, Jean-Frappier, te souviens-tu, quand tu étais petit, je te faisais des « musiques » ?… Il y a longtemps, garçon, le temps en est passé !… Où est ma fille ?
Simplicie s’approcha tout contre lui : son respect l’empêchait de pleurer, sa soumission lui ordonnait d’attendre que son père la demandât. Ces filles de Cotentin, silencieuses et réservées, dépensent en dedans leurs douleurs et leurs joies.
— Simplicie, tu serviras bien madame Geneviève, tu lui obéiras toujours… et au jeune maître…
— Oui, mon père, dit la jeune fille à genoux.
— Comme à moi-même, Simplicie ; ce sont eux qui remplacent ton père et ta mère, ma pauvre fillette…
Ses mains cherchaient toujours dans le vide. Jean en prit une, Simplicie tenait l’autre ; les flammes montaient haut par-dessus les arbres, éclairant tout d’une belle clarté rouge. Un grand fracas se fit entendre.
— Le moulin, le voilà qui s’en va… cria Saurin ; j’étais sûr qu’il lui arriverait malheur, pour avoir tué François Beauquesne… C’était un méchant moulin qui n’aimait pas son maître…
Les flammes montèrent jusqu’au zénith, la charpente venait de tomber à l’intérieur. L’obscurité sembla se faire, l’aube blanchissait de plus en plus l’horizon.
— C’est fini, soupira Saurin, comme un souffle.
Sa tête retomba en arrière, sans que Jean ni Simplicie eussent quitté ses mains.
— Il est mort ? dit la jeune fille, de sa voix douce, qui tremblait.
Geneviève, sans répondre, l’entoura maternellement de ses bras ; elle se laissa faire ; les larmes coulaient lentement sur ses joues blanches, sans cris ni secousses. On voulut l’emmener, elle fit un léger mouvement de résistance.
— Laissez-moi avec lui jusqu’à la fin, dit-elle sur le ton de la plus touchante supplication. Cela ne peut rien faire, n’est-ce pas ? Je voudrais rester avec lui…
— Comme tu voudras, dit Geneviève. La veuve de François pouvait comprendre ce besoin profond de ne pas se séparer d’un mort aimé.
Saurin fut placé sur une civière, et le convoi prit le chemin du manoir. Les gars étaient retournés à la pompe, Jean les invita à le suivre.
— Que le feu finisse son ouvrage, dit-il, nous n’avons plus rien à perdre.
Il regarda tristement le corps inerte de son vieil ami.
— J’aurais donné mille fois le moulin pour conserver la vie de celui-là ! dit-il avec amertume.
Simplicie leva les yeux sur lui, quels yeux ! des yeux pleins de larmes de reconnaissance et de dévouement, des yeux d’enfant qui donne son âme. Jean reçut ce regard comme une bénédiction.
— Ma pauvre enfant, dit-il, nous vous aimerons !
— Je le sais, répondit-elle. Et elle continua de marcher en tenant la main du cadavre.
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