Chapitre 15
— Tu es à nous, maintenant, dit Geneviève à sa protégée, lorsque le cortège funèbre, au retour du cimetière, eut reçu les remerciements de Jean, qui avait conduit le deuil. Tu es à nous, ma pauvre fillette ; nous tâcherons de te rendre la vie douce.
Simplicie ne répondit point ; elle ne parlait guère, et dans son esprit encore enfantin, les sentiments ne savaient pas se développer en paroles. Ses yeux parlaient pour elle, et ceux qui l’aimaient en rencontraient à tout moment le regard bleu, tendre et franc, qui faisait songer à une fleur.
— Simon Beauquesne est malade, dit la jeune fille, pour toute réponse.
Geneviève comprit, et accorda la permission tacitement demandée par ces mots. Simplicie alla s’asseoir auprès du lit du bonhomme, son tricot à la main, à cette place qu’elle devait occuper plusieurs longues semaines, sans que sa patience et sa douceur fussent lassées un seul jour.
Simon était tombé malade de saisissement ; l’incendie, la mort de son fidèle Saurin qu’il querellait souvent, mais qu’il estimait fort, et même qu’il aimait, autant qu’il pouvait aimer ce qui n’était pas quelque part de lui-même : tous ces événements pénibles, tombant à la fois dans cette existence jusqu’alors si paisible, lui avaient donné une de ces longues fièvres tenaces, que la médecine ne sait trop comment classer.
Victoire s’était dès l’abord déclarée incapable de le soigner. Rester auprès d’un lit, écouter les doléances du malade, contenter ses caprices, supporter son humeur, c’était une tâche au-dessus de ses forces. Elle eut du moins le bon esprit de le reconnaître.
À qui alors confier la garde du malade, sinon à la bonne et discrète Simplicie ? Celle-ci, d’ailleurs, ne demandait qu’à remplir ces fonctions délicates et fatigantes. Dans les fantaisies du malade, dans les soins qu’il réclamait, elle trouverait une distraction à ses tristes pensées, en même temps qu’un moyen de prouver à ses maîtres l’inexprimable gratitude qu’elle ressentait pour eux, depuis qu’ils l’avaient acceptée des mains de son père mourant.
Simplicie ne cherchait point à percer l’avenir. Elle ne se demandait pas à quel titre elle recevrait le pain quotidien dans cette maison, la sienne depuis sa naissance. Madame Geneviève avait promis de la garder auprès d’elle, c’en était assez. On lui avait fait des habits de deuil, elle ne demandait point qui les paierait. Elle avait mis la robe noire et le bonnet de crêpe noir, comme elle eût revêtu un cilice si Geneviève le lui avait apporté. Elle ne vivait plus qu’en deux idées : le culte de ses parents morts, et l’amour profond, sans bornes, qu’elle portait à ses bienfaiteurs ; ces deux dévouements suffisaient à remplir sa vie.
Le lendemain matin, vers la fin du déjeuner, M. Reynold, dans un petit speech fort bien tourné, annonça son intention de rentrer à Paris avec sa famille. En de si douloureuses circonstances, il comprenait fort bien que la présence d’étrangers, malgré toute l’urbanité des maîtres du lieu, ne pouvait être qu’une gêne. Son cœur restait avec ses amis, si cruellement éprouvés dans leur fortune et dans leurs affections ; mais le devoir même de l’amitié lui faisait une loi… Bref, il tourna un peu court, au risque de verser, et pria madame Beauquesne de lui procurer des chevaux pour gagner la station et prendre le train de nuit.
Avant que Geneviève eut ouvert la bouche, Jean avait répondu :
— Très bien, je vais donner des ordres, – et avait disparu dans l’escalier.
Geneviève resta un peu surprise de cette courte réponse ; mais après tout, M. Reynold, avec toutes ses précautions oratoires, n’en méritait pas d’autre. Un silence gêné régna autour de la table, puis Marguerite échangea un coup d’œil avec madame Beauquesne et se leva pour procéder aux préparatifs du départ. Renée boudait franchement, et Clotilde, les yeux baissés, l’air grave, paraissait totalement indifférente à la décision qui venait d’être prise. Jean ne reparaissant pas, elle se décida à rentrer dans sa chambre, suivie de sa compagne.
— Tu trouves ça convenable, toi ? fit Renée dans une explosion de colère, dès qu’elles furent chez elles.
— Quoi ? la conduite de M. Beauquesne ? fit Clotilde d’un air précieux.
— Qui ça, M. Beauquesne ? Jean ? Non, la sienne est ce qu’elle doit être ; c’est de mon père que je parle.
— Il ne m’appartient pas de juger mon oncle ! répondit gravement Clotilde.
Exaspérée, Renée lui tira la langue, lui montra le poing et lui tourna le dos, le tout avec une prestesse extraordinaire ; puis revenant vers elle, la gamine reprit :
— C’est très bien ; moi non plus, il ne m’appartient pas de juger mon père, et tu peux même lui dire, si ça te fait plaisir, que je l’ai blâmé, ce qui me fera attraper un bon gros sermon ; mais ce n’est pas moi qui abandonnerais ainsi nos amis dans le malheur ! Sais-tu ce que l’incendie du moulin va coûter à Jean ? Il en parlait ce matin à maman.
— Non, fit Clotilde d’un air indifférent.
— Ça va lui coûter au moins quarante-cinq mille francs. Les murailles étaient vieilles ; il faut rebâtir de fond en comble ; le matériel est perdu, les meules, tout… Et ce pauvre Saurin qui l’aimait tant…
Renée se détourna et fondit en larmes ; Clotilde la regardait d’un air embarrassé, ne sachant que dire, et craignant de paraître indifférente. Sa cousine se rapprocha d’elle :
— Toi, ça ne te fait rien que Saurin soit mort, tu ne regrettes que l’argent… Est-ce que Jean te plaît toujours autant avec quarante-cinq mille francs de moins ?
— Ce sont mes affaires, dit posément Clotilde, en pliant une robe.
Renée resta muette, suffoquée d’indignation.
— Ah ! dit-elle enfin, ce sont tes affaires ? Eh bien, moi, je m’occuperai des miennes.
Elle sortit en courant, non sans faire grand bruit avec le battant de la porte, et descendit jusqu’au bas de l’escalier, cherchant son ami d’enfance. En passant devant la chambre des époux Beauquesne, elle aperçut la haute silhouette de Jean, qui se détachait sur le fond sombre des rideaux du lit, et elle s’arrêta.
— Ayez, confiance, grand-père, et patience aussi, disait Jean. Plaie d’argent n’est pas mortelle ! Grâce à la prévoyance de ma chère mère Geneviève, nous pouvons réparer le mal avant les pluies d’automne ; à la Toussaint, le moulin moudra comme devant ! Ce qu’il faut maintenant, c’est vous guérir bien vite, pour mettre vous-même le bouquet au faîte du nouveau toit !
— Tu jases, garçon ! dit le vieux visiblement ragaillardi. Un pauvre bonhomme comme moi, qui s’en va faire son dernier voyage…
— Vous vivrez cent ans ! fit Jean d’un air gai. On vous soignera bien, n’est-ce pas, Simplicie ?
Renée resta interdite. Ces paroles affectueuses et consolantes, ce grand-père malade, cette blonde figure de madone, si douce et si triste sous son crêpe, ce geste muet, plein de tendresse, faisaient un étrange contraste avec les sentiments mauvais qui l’avaient amenée là. Elle avait beau se dire que son amitié pour Jean lui ordonnait de démasquer Clotilde, elle sentait, au fond de son cœur, que la rancune et le dépit causés par les mauvaises paroles de sa compagne étaient le véritable motif qui la faisait agir.
Elle hésitait, ne sachant trop à quoi se décider ; Jean, sortant de la salle, la trouva sur le seuil.
— Je te cherchais, Jean, lui dit-elle, se sentant tout à coup soulagée d’un grand poids. Je voulais te dire que nous partons, c’est vrai, mais malgré moi ; je t’assure…
— Je présume, en effet, dit le jeune homme sans pouvoir s’empêcher de rire, que si ton père t’avait consultée, tu n’aurais pas demandé les chevaux…
Elle se mit à rire comme lui, et tous deux, sans savoir comment cela se faisait, passèrent la main sur leurs yeux pour essuyer une larme, tant Jean avait été blessé du procédé de M. Reynold. Cette coïncidence les fit rire derechef, et ils se prirent les mains dans une bonne et forte étreinte ; après quoi, ils remontèrent silencieusement l’escalier. Au moment de se séparer, Jean ne put s’empêcher de demander à demi-voix :
— Et Clotilde, qu’en dit-elle ?
— Elle n’aime qu’elle-même, répondit Renée.
Ce n’était pas une réponse, et cependant, rien ne pouvait mieux expliquer les sentiments confus de Renée à l’endroit de sa cousine. Jean fronça le sourcil, surpris un peu, et tout à coup se pencha sur le front de sa petite amie, où il mit un baiser fraternel.
— Jean, j’ai peur que tu ne sois malheureux, murmura Renée, incapable de se contenir.
— Je ne serai pas malheureux, ma chère Renée, dit-il d’un air grave. Ma mère et ceux qui m’aiment vraiment sauront m’en défendre.
Renée rentra dans sa chambre le cœur allégé de plus d’un souci.
— Eh bien, tes affaires sont finies ? demanda Clotilde d’un air railleur.
— À mon entière satisfaction, ma chère, répondit sa compagne.
Elles ne se parlèrent plus de tout le jour, mais Renée n’y prit pas garde ; malgré l’ennui du départ, elle était revenue presque joyeuse.
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