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Chapitre 16

Le manoir était devenu bien triste et bien solitaire depuis que ses hôtes momentanés l’avaient quitté.
Saurin était un de ces êtres qu’on aime pour ainsi dire sans le savoir, et dont la présence n’est guère appréciée, mais qui, une fois partis, laissent dans le cœur un vide dont on ne peut se consoler.

Tout le monde éprouvait cette impression, et la venue de nombreux ouvriers pour la reconstruction du moulin fut une distraction utile, qui attira l’esprit des Beauquesne sur une foule de soins matériels.

Victoire se trouvait dans son élément ; nourrir et loger une trentaine d’ouvriers, c’était précisément ce qu’il fallait pour tenir l’alerte vieille en haleine et donner de l’occupation à ses loisirs, trop souvent maussades. Les filles de ferme eurent parfois occasion de la maudire, mais Simon put respirer en paix en son absence, et faire de bons petits sommes sous la surveillance de Simplicie, qui lisait ou tricotait près de son lit.

Elle lisait de simples livres d’enfant, appropriés à son ignorance, mais elle avait enfin pris le goût de la lecture, qui ne vient qu’à la longue dans les esprits peu cultivés ; elle était bientôt fatiguée de lire, mais pendant les longues heures de silence et d’ouvrage à l’aiguille, elle repassait dans son esprit les lectures de la veille, et elle arrivait peu à peu à saisir l’idée d’un monde plus vaste que le manoir, cet horizon de son âme, que jusqu’alors elle ne croyait pas possible de dépasser.

Simon allait de mieux en mieux ; il se leva un jour, puis une autre fois sortit à la tiède douceur d’un premier jour d’automne, appuyé sur le bras de Simplicie, et enfin put faire de petites promenades dans le parterre avec le secours d’un bâton.

Un beau matin, s’étant éveillé plein de courage, à petits pas, avec de longs repos, il arriva jusqu’au moulin.

Le soin de la marche, dont il était déshabitué, l’avait obligé de regarder à ses pieds, et d’ailleurs sa vue s’était fort affaiblie. Quand il fut sorti du parterre, et qu’après s’être assis sur une pierre, il leva les yeux, il resta ébahi, la bouche ouverte, ne comprenant plus ce qu’il voyait.

Il avait entendu dire qu’on reconstruisait le moulin, il avait vu parfois l’ingénieur, qui venait visiter les travaux ; mais, dans son esprit, le moulin n’en était pas moins resté l’ancienne bâtisse haute et noire, à la toiture aiguë, le vieux moulin Frappier, en un mot.

Il voyait devant lui une construction moderne, où pas un pouce de terrain n’était perdu, où pas une pierre n’était sans emploi, une maison de moitié moins haute que l’ancienne, où pourtant huit paires de meules trouvaient de la place pour fonctionner.

— Eh, garçon, ne put-il l’empêcher de dire dans sa surprise, ce n’est point là un moulin !

Il lui fallut pourtant se rendre à l’évidence, le jour où l’eau, coulant dans les vannes neuves, mit en mouvement les roues superbes, et où devant ses yeux ravis la première poignée de farine tiède tomba dans le coffre de chêne luisant.

Jean se tenait debout, la tête découverte, et pensait à la meule qui avait tué son père. Le méchant moulin n’existait plus ; celui-ci aurait-il une longue et heureuse existence ?

Geneviève, qui regardait à ses côtés, se tourna vers la foule des domestiques, ouvriers, voisins, qui se pressait à la grande porte, et chercha des yeux la fille de Saurin, la dernière victime du moulin cruel.

Ne la voyant pas, elle la nomma tout bas à son fils qui courut au manoir.

Elle ne s’y trouvait nulle part ; il parcourut la vaste demeure, l’appelant par son nom ; rien ne lui répondit. Il revenait triste et même inquiet, lorsqu’en passant devant l’ancienne maisonnette de Saurin, que personne n’habitait plus, il vit la clef sur la porte. Il entra discrètement et vit agenouillée devant le lit, la tête dans ses deux mains, Simplicie, qui pleurait silencieusement.

Il s’approcha d’elle, et la releva en passant un bras autour de sa taille ; elle tressaillit et le regarda d’un air effrayé ; mais, en le reconnaissant, elle cessa toute résistance.

— On inaugure le moulin, dit-il, venez avec nous…

— Je ne peux pas, dit-elle faiblement.

Il la soutenait toujours un peu ; soudain, elle lui glissa entre les mains et tomba à terre. Ce fut une faiblesse d’un instant. Il la releva, étonné de la sentir si légère, et l’emporta au dehors.

Elle ouvrit les yeux, et sentant sa tête reposer sur l’épaule de Jean, elle les referma avec une expression de confiance et de repos.

— Je n’ai plus que vous, dit-elle.

La foule s’écartait en ce moment pour laisser passer Geneviève. Elle s’approcha des jeunes gens et se pencha, pleine de pitié, sur le visage décoloré de la pauvre enfant.

— Tu es de la famille, lui dit-elle, en lui prenant un bras pour la soutenir.

Suivie d’un murmure de compassion respectueuse, Simplicie rentra au manoir entre Jean Beauquesne et sa mère.

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