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Chapitre 17

Geneviève, étendue sur une chaise longue, les pieds enveloppés d’une couverture, écoutait la lecture que lui faisait Simplicie d’un journal du soir. Un écran protégeait contre la clarté trop vive de la lampe ces yeux fatigués, ces pauvres beaux yeux noirs, qui avaient tant regardé de fins réseaux, tant compté de fils dans la dentelle.

Geneviève avait les yeux malades, et c’était un gros chagrin pour elle que de ne plus pouvoir lire et coudre ; toujours active, sans hâte fébrile, elle avait su, pendant son existence entière, employer les heures sans un instant de paresse ou d’ennui… l’ennui, ce terrible ennemi, menaçait d’entrer dans son existence, désormais condamnée à l’oisiveté, et la peur de devenir aveugle, qui la forçait d’obéir au docteur, la rendait malade d’inquiétude.

Plus de travail, plus de lecture… quelles longues journées que celles qui s’écoulent ainsi, depuis le lever du jour jusqu’aux heures tardives de la soirée, dans le désœuvrement des mains jadis actives, des pieds qui ne savent où porter le corps découragé, de la tête qui pense, et qui ne peut exécuter sans le secours des yeux, fatalement condamnés, s’ils travaillent !

L’écran vert de la lampe, voilà tout l’horizon de Geneviève ; l’éclat des lumières, le théâtre, la rue, les passants, les magasins, ces spectacles des yeux, tout cela lui était interdit, pour quelque temps au moins. Quand les feuilles reviendraient aux arbres, elle pourrait reposer ses regards sur le vert naissant de la tendre verdure ; mais jusque-là, le repos et l’oisiveté, tel était l’arrêt de la science, pendant ce long hiver parisien, qui commençait à peine.

Jean avait ramené sa mère à Paris, espérant que les visites, les causeries, les livres nouveaux arracheraient Geneviève aux tristes préoccupations où la jetait la crainte terrible et constante d’une cécité prochaine ; mais quoique Paris présentât certainement plus de ressources que le moulin Frappier, la pauvre femme, un instant distraite, avait senti son ennui plus profond que jamais, au bout de quelques jours.

Les visiteuses n’étaient pas revenues… Que dire à cette malade attristée ? Geneviève ne pouvait pas lire, sortir à peine, et le roulement lointain des voitures ne faisait que rendre plus pénible le silence des longues nuits d’insomnie, présage douloureux de cette éternelle nuit de la cécité, qu’elle redoutait presque plus que la mort.

Que faire ? Pendant une semaine entière, Jean s’astreignit à rester auprès de sa mère, ne sortant pas, lui faisant la lecture, travaillant à ses côtés, en un mot lui consacrant toutes ses heures… Ce sacrifice ne réussit pas mieux que le reste. Geneviève ne put supporter l’odeur de la peinture. Jean, réduit au dessin, trouvait les journées longues, allait et venait d’un air inquiet, s’arrêtant brusquement près de la porte au moment de sortir, et souriait d’un sourire forcé quand ses yeux rencontraient le regard de la malade…

— Va, mon pauvre enfant, lui dit un jour Geneviève, tu m’as donné la meilleure preuve de tendresse, en essayant de te consacrer uniquement à moi : je te remercie de l’avoir fait, mais je serais une méchante égoïste si j’acceptais le sacrifice. Va, et reviens de temps en temps, quand tu le pourras, mais il faut bien que je m’accoutume à vivre seule… Que ferais-je quand tu seras marié ?

Ce fut la première et la dernière fois que madame Beauquesne fit allusion à l’avenir qui l’attendait lorsque Jean aurait un intérieur à lui. Jusqu’alors il avait été tacitement convenu que son fils ne la quitterait jamais… Mais l’expérience de la vie était venue détruire ce rêve de toutes les mères. Jamais Geneviève, elle le reconnaissait elle-même, n’aurait pu vivre avec Clotilde… Clotilde ou une autre… Il viendrait donc un jour où Geneviève vivrait seule. C’est alors que la pensée de la veuve s’arrêta sur l’orpheline, avec une douceur nouvelle.

Quand Jean serait marié, Simplicie lui resterait, cette douce et modeste compagne, toujours silencieuse, moins qu’une pupille, plus qu’une femme de chambre, quelque chose dans le genre d’une demoiselle de compagnie ; un peu trop rustique pour des gens de la ville, mais cette rusticité même était un charme de plus pour Geneviève, restée meunière au fond de l’âme, malgré sa transformation en Parisienne comme il faut.

C’est ainsi que Simplicie apprit à lire tout haut, pour faire la lecture à madame Geneviève pendant les longues après-midi et les longues soirées, pendant que Jean peignait à son atelier, ou bien allait dans le monde, ce qui pour réussir en peinture est peut-être encore plus nécessaire que d’avoir du talent. Elle lisait bien, un peu trop lentement, mais avec goût, dirigée en ceci par Marguerite Reynold, qui s’était enthousiasmée de cette idée, et qui lui donnait de temps en temps d’excellentes leçons.

Simplicie ne comprenait pas tout ce qu’elle lisait, il s’en fallait de beaucoup, mais qu’importe ? Les filles de Milton, qui faisaient à leur père aveugle la lecture de l’Iliade, ne savaient pas un mot de grec, et n’en lisaient pas moins cette langue de façon à l’intéresser. Et d’ailleurs, il y a des grâces d’état ; ceux qui lisent beaucoup à haute voix lisent souvent d’une façon machinale, sans même se rendre compte des sons qu’ils profèrent.

Ce n’était pas le cas pour Simplicie ; elle s’efforçait de comprendre, relisant seule les passages qui lui avaient paru obscurs, s’enhardissant jusqu’à demander à Geneviève l’explication des mots nouveaux, et son esprit enfantin, développé soudain par la bonté de son âme et son désir de se rendre utile, prit un essor nouveau.

Le petit visage doux et mutin n’était plus encadré du mignon bonnet blanc, aux petites ailes relevées. Geneviève n’avait pas voulu qu’elle gardât à Paris ce costume, qui semble aux étrangers un signe de domesticité. Simplicie portait pour toute coiffure ses beaux cheveux blonds, nattés en couronne sur sa petite tête bien faite, et quand elle sortait, ce qui était bien rare, c’était avec un petit chapeau de deuil, comme une demoiselle de la bourgeoisie. Geneviève l’avait ordonné, Simplicie avait obéi, mais sans en tirer vanité ; n’était-elle pas destinée à obéir toute sa vie ?

Ce soir-là Geneviève écoutait la lecture que lui faisait la jeune fille, mais son esprit était ailleurs, et les mots frappaient son oreille sans arriver jusqu’à son esprit : d’ailleurs la voix de Simplicie était une musique en elle-même. Madame Beauquesne s’apercevait depuis quelque temps que son fils avait quelque ennui secret, et le silence qu’il gardait à cet égard l’affligeait un peu. Elle eût voulu qu’il lui dit tout, et c’est précisément ce qui est impossible ; sûre, d’ailleurs, qu’un jour elle saurait ce qui l’inquiétait, quand le sujet d’inquiétude serait relégué dans les choses passées, elle attendait… avec un peu de surexcitation nerveuse.

Jean entra, après avoir frappé, et vint s’asseoir en pleine lumière, en face de Geneviève, qui le regarda avec orgueil.

— Suis-je beau ? lui demanda-t-il d’un ton enjoué.

— Superbe ! répondit la mère avec cette gravité souriante qui était son caractère distinctif. Simplicie leva les yeux sur le beau jeune homme, le regarda un instant avec une admiration tranquille, comme un tableau ou une belle fleur, puis baissa les yeux sur son livre.

Jean était superbe, en effet. Le costume moderne n’est favorable qu’aux jeunes gens dans la fleur de leur jeunesse et de leur grâce naturelle ; à cet âge, d’ailleurs, pour peu que la nature ne se soit point montrée marâtre, tout sied. Les cheveux de Jean, bouclés en dépit de ses efforts pour les rendre plus sages, les yeux brillants, le teint mat et ombré de sa mère, la belle barbe châtaine frisée et soyeuse, les membres agiles et souples, la haute stature, tout faisait de Jean Beauquesne le plus beau spécimen de sa génération, bien qu’il eût cet inappréciable bonheur d’être au premier coup d’œil assez semblable à tout le monde pour passer inaperçu.

— Je vais faire un tas de conquêtes, dit-il en s’allongeant paresseusement dans le fauteuil. D’ailleurs, pour ce soir, j’ai un carnet bien rempli. Il faut gagner à ma cause, d’abord, un membre de l’Institut, section des beaux-arts ; un chef de bureau au ministère, ça c’est pour les commandes et achats de tableaux, un avenir encore lointain, mais tu sais, ma mère, que je vois les choses de loin ; ensuite un peintre célèbre, dont je voudrais être admis à visiter l’atelier. Il doit y avoir là-dedans des choses merveilleuses, mais c’est un ours, et je ne sais trop comment le prendre, et puis…

— Et puis ? demanda Geneviève.

— Et puis une quantité de gens plus ou moins décorés, illustres, célèbres tout au moins…

— Une soirée d’hommes, alors ?

— Précisément.

Geneviève garda le silence. Elle ne craignait que les femmes, sûre que Jean, avec son honnêteté, sa droiture et son vaillant courage, serait toujours apprécié des hommes de bien.

— Bonsoir, mère, dit le jeune homme en se penchant sur elle pour l’embrasser. Bonsoir, Simplicie.

Il sortit avec un geste affectueux, et la porte se referma. Geneviève poussa un soupir. La jeune lectrice leva les yeux, et de sa voix douce :

— Faut-il continuer ?

— Non, dit madame Beauquesne, va te coucher, mon enfant. Tu dois être fatiguée.

Simplicie fit un signe négatif et sourit avec sa bonne grâce habituelle. Elle ferma le livre, le rangea dans la bibliothèque, puis fit le tour de la chambre pour s’assurer que tout y était préparé pour la nuit. Sa main diligente et soigneuse répara par-ci par-là un peu de désordre, puis elle s’approcha de la porte et dit :

— Bonsoir, madame Geneviève.

Madame Beauquesne lui répondit un mot amical, et la jeune fille se trouva seule dans le grand corridor.

La bonne était couchée, Jean avait sa clef pour rentrer, une veilleuse brûlait dans l’antichambre avec un air mélancolique. Simplicie pensa que la nuit serait longue, cette nuit d’hiver qui commence si tôt et finit si tard. Elle n’avait pas envie de dormir, puis un autre sentiment confus la poussait encore : elle ouvrit d’une main timide une porte qui craqua terriblement, et, honteuse, hésitante, elle entra dans la chambre de Jean.

Elle y était venue mille fois le jour, en l’absence et en la présence du jeune homme, porteuse de messages de Geneviève, et elle y était entrée bravement, comme partout ailleurs. Le soir, pendant que Jean était sorti, cette chambre avait un autre aspect. Elle était mystérieuse, avec ses tentures foncées, et des objets d’art, aux formes étranges, placés sur tous les meubles au hasard. Simplicie leva un peu la bougie qu’elle tenait à la main, et la lueur se refléta vivement dans les facettes d’une carafe de verre de Bohème, taillée comme un diamant.

Ce miroitement dans l’ombre fit tressaillir la jeune fille, mais elle se remit bien vite, et sourit de sa frayeur. Prenant courage, elle traversa la vaste chambre et ouvrit la porte d’une autre pièce qui était pour Jean une sorte d’atelier. L’atelier était plus sombre et plus mystérieux encore, mais Simplicie marcha droit à un chevalet, souleva la toile grise qui le recouvrait, et faisant un réflecteur de sa main fluette, elle resta immobile devant le tableau.

C’était son cher moulin Frappier, qu’elle venait voir furtivement, comme une coupable. Le moulin était vivant sur la grande toile, non pas le moulin nouveau, bas et peu pittoresque, mais le moulin brûlé, celui qui avait été fatal à la famille. Jean avait voulu en perpétuer le souvenir, moins peut-être par sentiment romanesque qu’à cause de la beauté du vieil édifice, qui était véritablement magnifique dans sa robuste vétusté.

Simplicie resta longtemps devant le moulin Frappier. Mille souvenirs lui montaient du cœur aux yeux, pendant qu’elle contemplait cette image. Les grands frênes avaient abrité son enfance ; elle avait aimé le moulin d’une de ces tendresses bizarres qui croissent au cœur des enfants sans qu’on sache pourquoi. Dans une nuit d’horreur, le moulin et son père avaient disparu en même temps, lui laissant l’impression d’un malheur immérité, d’une catastrophe inexpliquée ; tout à la fois !… sa pauvre âme écrasée sous le coup avait lutté longtemps avant de revenir à la vie, à la santé de l’esprit.

Comme elle ne disait rien, on n’avait pas pris garde à cet état étrange où elle vivait comme dans une sorte de somnambulisme. Elle vaquait à ses occupations avec sa douceur habituelle, mais le ressort de son intelligence était faussé ; elle ne pouvait pas comprendre pourquoi tout ce qu’elle aimait lui avait été enlevé en même temps, sans qu’elle eût rien fait pour le mériter. C’est le jour de l’inauguration du moulin neuf, que Jean avec ses bonnes paroles, Geneviève avec sa tendresse compatissante, en rompant ce charme douloureux, l’avaient ramenée aux réalités de la vie.

Elle les aimait, ces protecteurs de son abandon ! Elle les aimait comme elle avait aimé le moulin et son père, avec toute la confiance, tout l’élan de son âme. Ils avaient remplacé son père et le moulin. Mais Jean avait parlé de cette esquisse, un jour en déjeunant, et depuis lors, Simplicie brûlait du désir de revoir son moulin. Elle fut morte plutôt que de le demander ; mais Jean absent, quel mal y avait-il à venir regarder en cachette ? Elle ne dérangerait rien, elle refermerait soigneusement la porte… Elle était venue.

C’était bien son moulin ; en effet, elle reconnut même à l’ombre des frênes une pierre noire où elle avait l’habitude, quand elle était petite et quand sa mère vivait, de passer les journées d’été, en compagnie d’une petite poupée de chiffons. Pleine d’un indicible attendrissement, elle posa sa bougie sur un meuble qui se trouvait tout près, de façon à voir le tableau, et elle resta en extase les mains jointes devant elle.

Qu’elle l’aimait, ce vieux moulin, cet ami de toute sa vie ! Le moulin n’était plus, mais les grands arbres, le manoir, la maisonnette où elle avait vécu avec son père, tout cela existait… Elle éprouva une sensation douloureuse en pensant que tout cela était si loin, ai loin… Paris l’entourait, avec ses grandes rues longues, ses maisons hautes, ses fenêtres qui vous regardent comme des yeux curieux de l’autre côté de la rue ; puis le pavé, et toujours le pavé ! plus de cette bonne terre battue, souple et élastique sous le pied, qui le renvoie et vous convie à la marche…

— Oh ! mon moulin ! soupira Simplicie.

Un craquement dans la boiserie la fit sursauter comme si elle avait commis un crime. Elle se hâta de recouvrir l’esquisse de sa toile grise, puis elle reprit sa bougie, et sortit de l’atelier, le cœur encore gros de son émotion récente.

Le feu s’éteignait dans la cheminée de la chambre ; elle rapprocha les tisons, mit une nouvelle bûche qu’elle enterra dans la cendre, puis se releva sur ses talons, et resta un instant accroupie devant le bois qui s’enflammait rapidement. Cette vue lui fit mal tout à coup. Elle se leva brusquement et rentra dans sa chambre sans faire de bruit.

Le lendemain matin, au déjeuner, Jean remercia la bonne d’avoir pensé à lui arranger son feu. Comme c’était une brave fille, un peu bête et assez négligente, elle répondit évasivement, pensant que monsieur se moquait d’elle. Simplicie ne dit rien, mais un sourire et une rougeur fugitive passèrent sur son visage. Jean la regardait par hasard et fut ébloui.

— J’avais dit que je ferais votre portrait, lui dit-il, je ne sais à quoi je pense de ne pas l’avoir commencé. Mais il faudrait poser avec le costume du pays et une cane de cuivre sur l’épaule…

— Quand vous voudrez, dit Simplicie, dont les discours n’étaient jamais longs.

— Vous n’avez pas d’habits ?

— J’ai apporté les miens, dit-elle en rougissant encore. Je n’avais que ceux-là avant de venir.

— Parfait ! J’ai une cane de cuivre superbe, énorme, avec sa longe pour la tenir en équilibre. Quand voulez-vous commencer ?

— Quand vous voudrez, répéta la jeune fille, les yeux baissés.

— Après déjeuner, alors ; c’est très bien, je vous mettrai sous les arbres du moulin Frappier.

Simplicie leva sur lui ses yeux calmes, et Jean se sentit comme si elle lui avait jeté au visage un bouquet de pervenches, frais, délicat et bleu.

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