Chapitre 18
L’étude de Simplicie en trayeuse était finie ; elle avait renoncé au petit bonnet et à la jupe courte. Elle posait maintenant pour la tête, Jean ayant découvert qu’il n’existait pas de meilleur modèle, plus docile, plus patient ni plus apte à saisir et à garder le mouvement.
Geneviève n’avait garde de se plaindre de ces séances, qui retenaient son fils à la maison. Le grand atelier était négligé pendant ce temps-là, mais qu’importe, puisque Jean ne cessait de travailler, et qu’il se montrait content de ses travaux ? Les yeux de madame Beauquesne allaient mieux, d’ailleurs : elle pouvait se permettre de regarder de temps en temps ce que faisait son fils ; elle causait avec lui pendant qu’il peignait, et les après-midi, si longues autrefois, se passaient maintenant sans trop d’ennui pour elle.
Simplicie posait sans fatigue apparente, pendant des heures entières, la tête tournée à droite ou à gauche, suivant les besoins de la pose. Elle aimait cette espèce d’oisiveté, qui lui rappelait ses anciennes rêveries d’enfant à l’ombre du grand moulin, ou dans les oseraies, le long de la petite rivière où le père Simon pêchait des truites. Il l’emmenait avec lui volontiers, pour lui porter son panier, car elle était silencieuse et n’effarouchait pas le poisson. Elle s’asseyait sur le tronc penché d’un saule à quelques pas du bonhomme, et restait des heures à regarder le reflet aveuglant du soleil dans l’eau.
À quoi pensait-elle alors ? Elle n’eut pu le dire. À sa mère Mélie, qui l’avait laissée orpheline ; à son père Saurin, qui faisait au moulin de rudes journées de garçon meunier ; à dame Quesnelle, qui la tarabusterait dès sa rentrée au logis, et souvent, le plus souvent, à cette mystérieuse madame Geneviève, dont on parlait avec une sourde colère, mais aussi avec un certain respect. Son père lui avait appris qu’il ne fallait pas croire un mot du mal qu’on pourrait dire de madame Geneviève, et elle avait cru son père. Dès lors l’image de madame Beauquesne s’était dressée dans son esprit comme celle d’une sainte persécutée, d’une martyre, qu’il fallait adorer à genoux et de loin.
Maître Jean, c’était le maître, celui qui avait tout, qui savait tout ; sa mère et lui apparaissaient à Simplicie à travers les saules comme une vision de la Madone portant l’Enfant sacré.
Quand maître Jean reviendrait ! Saurin parlait de ce temps avec ferveur, avec emphase. Rabroué le long du jour par Victoire, il rentrait chez lui, et après avoir mangé sa pauvre soupe, préparée par Simplicie qui avait remplacé sa mère dans ces fonctions domestiques, il expliquait à sa fille ce que deviendrait le moulin quand maître Jean serait revenu.
C’est à ces choses que pensait la jeune fille pendant les heures de pose, et c’est le charme de ces souvenirs qui la maintenait immobile, la tête un peu penchée, sérieuse, mais pas triste, malgré le flot de mélancolie qui noyait parfois la fin de ses pensées.
Et maître Jean était revenu ! Quel retour ! Le fils du roi n’eût pas plus saisi Simplicie que la rencontre de Jean dans la cour le jour qu’il était enfin rentré dans ses domaines. Maître Jean était resté, dans la pensée de la fillette, l’enfant que sa mère avait emporté endormi dans ses bras. Elle s’était parfois dit depuis qu’il devait avoir grandi, mais c’est sous les traits d’un garçonnet de son âge qu’elle le voyait alors… Cette idée la troublait, elle aimait mieux se reporter à une très ancienne image du paroissien de sa mère qui représentait la fuite en Égypte. Telle avait dû être la fuite de Geneviève.
Maître Jean ! On lui disait « monsieur » maintenant ; dans son cœur, elle l’appelait maître : à présent comme alors, il était le maître de tout. Saurin était mort dans ses bras, c’était naturel, cela devait être ; il était mort trop tôt, trop vite, mais il était mort comme il convient à un fidèle serviteur, sous les yeux et au service de son maître.
Les yeux de la fillette cherchèrent involontairement le visage de Jean.
— Vous êtes fatiguée, Simplicie, reposez-vous, dit-il en quittant ses pinceaux.
Elle obéit, et vint ramasser le peloton de madame Geneviève, qui, depuis qu’elle avait la vue mauvaise, tricotait avec acharnement, « pour se désennuyer les doigts », disait-elle.
Deux coups précipités retentirent à la porte, qui s’ouvrit en même temps, et Renée bondit dans l’atelier.
— Voilà où il faut venir vous chercher ! dit-elle en embrassant Geneviève. Vous avez des chambres à double fond, avec des cachettes ! C’est très ingénieux, on a la ressource de s’y retirer quand il vient des importuns ; mais moi, j’ouvre toutes les boîtes à secret, c’est un fait connu. Qu’est-ce que vous faites tous ici ?
Jean indiqua du bout de son appui-main l’étude commencée.
— C’est gentil, dit mademoiselle Reynold, cela ressemble. Et moi, quand feras-tu mon portrait, mon ami Jean ?
— Quand vous serez sage, mademoiselle ! répondit-il d’un air imposant.
Tout le monde se mit à rire, excepté Simplicie, qui en avait grande envie, mais qui n’osa pas. Elle avait un peu peur de Renée, qu’elle ne comprenait pas toujours, et dont les allures absolument parisiennes bouleversaient sa candeur de paysanne.
— Impertinent ! fit Renée.
Elle poursuivit Jean au travers de l’atelier, jusqu’au moment où, essoufflés tous deux, ils vinrent se jeter par terre aux pieds de Geneviève, sur la peau d’ours qui lui servait de tapis.
— Mon Dieu ! que vous êtes enfants ! dit complaisamment madame Beauquesne.
Comme toutes les mères, elle aimait à rajeunir son fils, pour le sentir plus près d’elle. Tout ce qui le ramenait aux impressions de l’enfance flattait doucement ce cœur maternel.
— Ce n’est pas pour que vous me disiez des choses désagréables que je suis venue toute seule, dit Renée. Oui, toute seule, madame Geneviève, vous n’avez pas besoin de me faire de grands beaux yeux comme ça ! J’ai laissé notre institutrice dans l’escalier, j’ai traversé la cour, et pendant qu’elle monte avec Clotilde, je suis venue ; je me figure qu’on me cherche.
— Et ta mère ? qu’en dira-t-elle ? fit madame Beauquesne sans pouvoir s’empêcher de rire.
Renée fit un petit mouvement d’épaules qui signifiait : Elle ne dira rien du tout.
— Comprenez-moi bien, maman Geneviève chérie, ce n’est pas pour tourmenter maman que je l’ai fait, je serais désolée de tourmenter ma chère maman que j’aime de tout mon cœur, et même que j’aime de plus en plus ! Oui, je ne sais comment cela se fait, depuis quelque temps, je l’aime tous les jours davantage !
Elle resta pensive un instant, puis repartit, avec sa vivacité d’enfant gâtée :
— C’est pour taquiner miss Blunt, et puis pour faire enrager Clotilde. Alors, ça ne peut pas tourmenter maman, vous comprenez !…
— Ce n’est pas si clair… commençait Geneviève.
— Et puis elle n’est pas à la maison, conclut l’étourdie en lui coupant la parole. Pardon, maman Geneviève, je suis très impolie, et vous m’en voyez pleine de remords, mais c’est plus fort que moi !
Elle se leva du pouf où elle était assise, saisit un fez tunisien, en coiffa la Niobé de plâtre qui tournait dans un coin ses yeux blancs vers une toile d’araignée, dressa les bras d’un mannequin de bois de façon à lui faire faire un pied de nez, sauta par-dessus la tête de la peau d’ours et revint s’asseoir à sa place d’un air content au milieu de l’hilarité générale. Cette fois, Simplicie ne se retint pas de rire.
— Ah ! vous vous moquez de moi, petite madone ? dit tout à coup Renée en se tournant vers elle, ce qui la fit rougir comme une fraise.
— Pardon, mademoiselle, je ne me moque pas, répondit la jeune fille sans élever la voix ; mais c’est gai de vous voir.
— N’est-ce pas, petite fleur des bois ? dit Renée en lui plantant un baiser sur la joue ; vous n’êtes pas gais ici. Oh ! mais pas du tout ! Jean était gai, autrefois ; maintenant, il est sérieux comme un catafalque. C’est même à ce propos que je suis venue…
Elle jeta un regard autour d’elle, hésita un peu, et reprit :
— C’est très mal, ce que je vais faire, vous savez !
— Alors il ne faut pas le faire, dit Geneviève avec une gravité bienveillante.
— Pardon, maman Geneviève, je crois qu’il faut le faire ; c’est très mal pour moi seulement ; c’est un vrai cas de conscience. Dois-je charger mon âme d’un péché pour le bien d’autrui, ou bien faut-il laisser périr autrui et garder mon âme immaculée comme une blanche colombe ! Vous hésitez, maman Geneviève ? C’est malin, n’est-ce pas ? Eh bien, je me dévoue ; je vais charger mon âme d’un horrible potin… pardon, potin n’est pas français, je crois. Jean, veux-tu me passer un dictionnaire ? Non ? tu n’en as pas ? Alors disons cancan, c’est un mot français, j’en suis certaine.
Elle bavardait à tort et à travers ; mais pour qui la connaissait bien, ce verbiage était le signe évident d’une grande lutte intérieure. Elle se décida enfin, et dit d’un ton décidé :
— Clotilde n’ira plus aux cours, à partir d’aujourd’hui. Son éducation est finie !
— Eh bien ? fit Geneviève qui ne comprenait pas.
— Eh bien, son éducation est finie. On m’a défendu de le dire ; mais comme ce n’est que papa… Oh ! pardon !
Elle se mordit les lèvres. Madame Beauquesne interdite cherchait sans le trouver ce que la révélation de ce fait pouvait avoir de si terrible. Jean, mieux au fait des coutumes parisiennes, devint pâle et dit à Renée :
— Pourquoi vous a-t-on défendu d’en parler ?
— Ah ! voilà ! reprit-elle, ça doit être un mystère. Son éducation est finie, à partir d’aujourd’hui. Jean, est-ce toi que cela regarde ? Si ce n’est pas toi…
— Ce n’est pas moi, dit-il lentement, sans lever les yeux.
Renée le regardait avec une curiosité mêlée d’angoisse. Elle avait désiré vivement de voir l’effet que produirait sur lui cette nouvelle, et elle avait peur d’avoir parlé avec trop peu de ménagements.
— Je ne comprends toujours pas, fit Geneviève avec un peu d’humeur.
— Maman, dit Jean du ton le plus respectueux, les jeunes filles cessent le plus souvent leurs leçons au moment de leur mariage.
— Ah ! fit Geneviève, saisie.
Elle éprouvait un serrement de cœur semblable à celui qu’on ressent en tombant sans se faire de mal d’un endroit élevé. Cela lui faisait du mal et du bien à la fois.
Les quatre amis demeurèrent silencieux un moment. Jean était resté pâle ; il se tourna vers Renée et lui dit d’une voix un peu étouffée :
— Sais-tu qui ?
— Non, répondit-elle. Mais il y en a une douzaine au moins. Ah ! mon pauvre Jean, tu as bien fait de ne pas venir aux après-midi de maman, pendant tout l’hiver ! Tu aurais vu des choses bien extraordinaires !
— Les après-midi ? fit Jean interdit.
— Oui, de cinq à six. C’est papa qui avait arrangé cela. Les messieurs venaient faire leurs grâces, et Clotilde leur offrait du thé avec des petits gâteaux et « un peu de crème » ! Si tu l’avais entendue ! On eût dit que c’est elle qui était la crème !
— Mais, fit Jean stupéfait, comment cela a-t-il pu arriver sans que je… sans que moi… Enfin je ne comprends pas.
— Voilà ! dit Renée avec plus de sérieux qu’elle n’en avait encore montré. Tu venais le jeudi et le dimanche. C’était le vieux jeu. Alors on a inventé les avant-dîner. Ça a beaucoup ennuyé ma pauvre maman, mais ça ne fait rien que ça l’ennuie, au contraire, on dirait que quand ça l’ennuie, ça n’en vaut que mieux. Donc, à cinq heures, tous les jours, Clotilde rentrée du cours avec moi, j’avais une leçon supplémentaire d’anglais avec miss Blunt. – C’est vrai que je ne sais pas bien l’anglais, mais cette leçon supplémentaire… enfin, passons. Clotilde n’avait pas de leçon supplémentaire. Il paraît qu’elle, elle sait assez l’anglais ! Tant mieux, mon Dieu ! tant mieux pour elle ! Alors, naturellement, n’est-ce pas ? Clotilde allait aider à offrir du thé avec de la crème aux messieurs qui revenaient de la Bourse, car je ne sais pas ce qu’ils ont, ils viennent tous de la Bourse, à cette heure-là !
Elle fit un geste de dédain tout à fait indescriptible à cette idée, puis reprit du même ton dégoûté :
— Hier, miss Blunt a eu la migraine, et, en rentrant, elle m’a demandé la permission de ne pas me donner ma leçon supplémentaire. Vous comprenez avec quelle urbanité parfaite je lui ai immédiatement accordé cette permission. Si elle avait voulu, je la lui aurais même donnée à perpétuité. Alors moi, qu’est-ce que j’ai fait ? Vous devez vous en douter ! J’ai laissé s’écouler un quart d’heure. Dieu ! que c’est long, un quart d’heure ! Et puis je suis entrée droit dans le salon, afin d’expliquer à maman pourquoi je n’étais pas à piocher ce malheureux anglais. J’ai fait un effet !… Ah ! mes amis, jamais je ne ferai plus autant d’effet que cela ! On n’a pas cette chance-là deux fois dans sa vie ! J’étais en robe grise, la robe pour faire les devoirs, avec pas mal de taches d’encre un peu partout ; je suis entrée tranquillement et je suis allée droit à maman ; elle était toute seule au coin de la cheminée et elle avait l’air de ne pas s’amuser du tout. Papa, Clotilde et une demi-douzaine de messieurs causaient autour de la théière. Clotilde riait, elle avait l’air de s’amuser, elle. Alors j’ai dit tout haut :
— Maman, miss Blunt vous prie de l’excuser, elle a la migraine.
Les messieurs se sont retournés ; papa m’a fait une grimace épouvantable ; maman m’a dit tout bas :
— Va-t’en, Renée, tu vas te faire gronder.
Pauvre chère maman ! Un des messieurs a mis ses moustaches dans l’oreille de Clotilde pour lui demander à quelle espèce du règne animal je pouvais appartenir, et je suis partie. C’est égal, si c’est ce monsieur-là, il est vilain, vilain, vilain ! Alors, hier soir, papa m’a administré un galop… est-ce que c’est français, Jean, galop dans ce sens-là ? Maman m’a dit d’avoir un peu de prudence, et de ne plus faire de semblables espiègleries, parce que c’est sur elle que cela retombait… Ah ! si j’avais su !… Mais on ne peut pas se douter de cela, n’est-ce pas ? Et ce matin, à déjeuner, papa a dit que Clotilde irait encore au cours aujourd’hui, mais que c’était pour la dernière fois. Demain il y a un grand dîner, on a envoyé chez Chevet, et vous n’êtes pas invités. Voilà tout.
Elle se tut, tordit nerveusement le bout de ses doigts, et resta immobile. Un grand silence régna dans l’atelier.
— Et Clotilde, que dit-elle ? demanda madame Beauquesne, après avoir longtemps réfléchi.
Renée se leva avec colère et se mit à marcher fiévreusement, poussant du pied avec violence les menus meubles qui se trouvaient sur son passage, poufs, tabourets, petits tapis.
— Elle ne dit rien ! fit la jeune fille avec l’accent de l’indignation. Depuis deux jours, impossible de lui tirer une parole. Elle sourit d’un air méchant en pinçant ses lèvres minces qui deviennent blanches. Je la déteste, oui ! je la déteste ! conclut-elle d’un air de défi en s’arrêtant devant son ami Jean.
Il baissa la tête et demeura muet.
— Vous ne dites rien ? fit Renée, dont la colère croissait toujours. Vous n’avez donc pas de sang dans les veines ! Qu’est-ce qu’il faut pour vous faire parler ? Attendrez-vous qu’elle vienne ici pour vous annoncer son mariage, avec ses yeux méchants et ses lèvres minces ? Voyons, Jean ! tu n’as pas envie de la battre, de la déchirer en morceaux, de je ne sais quoi ?…
Elle frémissait de rage, et ses yeux lançaient des éclairs. Jean lui prit la main et, passant un bras autour de sa taille maigre et fluette, lui posa la tête sur son épaule.
— Je te remercie, Renée, dit-il en la serrant contre lui, tu parles et tu penses comme ferait une sœur dévouée… Je comprends ton indignation, mais ce qui arrive ne m’étonne guère… Vous me l’aviez dit, ma mère, ajouta-t-il en se tournant vers Geneviève, votre sagesse ne s’est point trompée… J’ai encore à vous remercier de m’avoir empêché de brusquer les événements. C’est à vos conseils que je dois de n’être pas le mari d’une femme sans cœur.
Il quitta Renée pour se pencher sur le front de sa mère, où il déposa le plus tendre baiser. Elle lui prit la tête dans ses deux mains et l’embrassa passionnément, comme au temps où, tout petit, il lui demandait pardon de ses fautes. Renée se détourna et fondit en larmes.
On frappa à la porte, la bonne se montra et dit :
— On demande mademoiselle Reynold.
La jeune fille sécha ses larmes en un clin d’œil, embrassa Geneviève, sauta au cou de Jean, fit un signe en passant à Simplicie et sortit en courant sans avoir ajouté un mot.
Simplicie, témoin de toute cette scène, n’avait rien dit ; les yeux grands ouverts, comprenant vaguement, elle avait regardé Renée avec une pitié sympathique. L’apostrophe véhémente à maître Jean l’avait fait tressaillir, mais le calme du jeune homme l’avait rassurée. Elle restait immobile, ne sachant si elle devait rester ou s’en aller…
— Mon fils, dit Geneviève, je voudrais être sûre que tu n’éprouves plus de chagrin.
Jean secoua la tête.
— Je ne puis te l’assurer, ma mère, dit-il revenant au tutoiement familier. Je voudrais pouvoir le dire… mais ce que je souffre, ce n’est pas pour moi, c’est pour elle… C’est bien dur d’avoir à mépriser…
Il s’interrompit et détourna son visage.
— Vous ne travaillez plus aujourd’hui ? fit près de lui Simplicie. Elle avait dans la voix, avec une vibration de cristal, quelque chose d’ému, de mouillé, pour ainsi dire, qui forçait à la regarder, dans la crainte qu’elle n’eût pleuré.
Jean la regarda : les yeux bleus étaient pleins de douceur, mais ils ne contenaient pas de larmes ; c’était l’émotion intérieure qui faisait vibrer cet adorable instrument. Un sourire craintif entrouvrait les lèvres ; l’humble enfant apportait à l’amant blessé ce qu’elle avait en elle de consolations ; sa grâce et sa pitié.
Il la regarda une seconde fois, et, retournant à sa palette :
— Si fait, dit-il, nous travaillerons encore, si vous n’êtes pas fatiguée.
— Je ne suis jamais fatiguée, fit-elle. Je serai bien aise de poser pour vous, monsieur Jean.
— Ô candeur ! pensa-t-il, âme d’ange qui ne connaît pas le mal ! Reprenez la pose, dit-il à haute voix.
Simplicie tourna la tête un peu à droite, et, par la fenêtre sans rideaux, regarda un petit coin de ciel bleu.
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