Chapitre 19
Le lendemain matin, M. Reynold sortit après son déjeuner, car on a beau être un homme au-dessus de tout, on a des affaires qui vous forcent à sortir l’après-midi. Jean, qui s’était informé chez le concierge, sonna tranquillement, demanda madame Reynold, apprit qu’elle était chez elle, fut annoncé par la bonne, et entra dans le petit salon, juste à temps pour entendre ces mots de la bouche de Marguerite, adressés à Clotilde :
— Enfin, mon enfant, c’est votre affaire. Souvenez-vous que, malgré les instances de votre oncle, j’ai toujours refusé de me mêler de votre établissement. Vous avez fait votre choix, c’est fort bien, je n’ai rien à vous dire là-dessus.
Jean referma la porte derrière lui. Le léger bruit du bouton qui retombait fit retourner les deux femmes ; il fit un pas en avant, et se trouva en face de Clotilde.
Elle ne manquait pas d’assurance ; depuis six mois, elle préparait cette minute comme celle de son triomphe, et cependant elle baissa les yeux sous le regard du jeune homme.
— Jean ! fit madame Reynold, craignant quelque scène violente. Il la rassura du geste et du regard.
— Mademoiselle, dit-il d’un ton calme, j’ai pensé que, dans la circonstance présente, vous me sauriez quelque gré de vous épargner une démarche ennuyeuse. Je viens donc vous rendre la parole que vous m’aviez donnée au moulin Frappier.
Clotilde avait pâli. Ses yeux lancèrent à son ex-amoureux un regard de vipère prise au nid.
— S’il vous en souvient, reprit-il, cette parole était un serment réciproque d’attendre un an pour voir clair dans votre cœur, comme moi dans le mien, avant de nous unir en mariage. Je suis heureux de voir que ce délai ne vous a pas été nécessaire pour vous expliquer vos sentiments à vous-même. Vous êtes libre de disposer de votre main, qui, à ce que j’ai appris, est fort recherchée.
— Je l’ai accordée, monsieur ! répondit-elle en levant la tête d’un air de défi. J’épouse un homme riche, aimable, intelligent, qui n’a pas eu besoin de délais pour voir dans son cœur.
Elle souligna ces mots d’une intention ironique.
— Je suis charmé, répondit Jean en s’inclinant. Je souhaite que dans un an il se trouve avoir conservé les mêmes sentiments.
Ne pouvant rien répondre, Clotilde sortit brusquement, sans même regarder l’homme qui avait failli être son mari.
— Mon pauvre Jean ! fit Marguerite tout émue, je t’assure que je ne suis pour rien dans ceci. C’est bien malgré moi…
— Vous n’avez pas besoin de me le dire, interrompit en portant l’une après l’autre à ses lèvres les mains de sa plus ancienne amie. Je sais d’avance que vous n’avez rien tramé contre moi !
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit-elle. C’est bien malgré moi que tu t’étais attaché à cette personne vaniteuse et sans cœur ! Tu aurais pu voir que je n’avais pas pour elle une affection sans bornes…
— Eh oui ! je m’en suis aperçu ! répondit-il ; mais, voyez l’aveuglement d’un jeune homme sans malice, elle m’a fait entendre que vous n’aviez pas d’affection pour elle à cause de sa parenté avec M. Reynold, qui vous l’avait imposée un peu malgré vous…
— Et tu l’as cru ! fit Marguerite avec un soupir. Une amitié de seize ans n’a pu te mettre en garde contre les calomnies de cette méchante petite fille.
— Ah ! je sens tous mes torts, et j’en suis puni ! s’écria Jean en se laissant tomber sur un siège.
— Et moi, je te les pardonne, dit madame Reynold avec un demi-sourire. Que vas-tu faire, à présent ? Vas-tu rester ici pour assister au mariage ?
— Quand a-t-il lieu ?
— Dans trois semaines ; les délais légaux.
Jean haussa les épaules.
— Elle le connaît depuis longtemps ?
— Depuis un mois. Il lui a été présenté tout exprès pour la circonstance.
Il soupira.
— Quel avenir ! Est-ce un homme comme il faut ? Quelle espèce d’homme est-ce ?
— Un brasseur d’affaires, assez vulgaire au fond, mais correct dans la forme.
— Riche ?
— Oui.
— Pourquoi l’épouse-t-il alors, elle qui n’a pas de dot ?
— Parce qu’elle est jolie. Elle lui servira à amadouer les actionnaires. Ils vont tenir maison et donner des fêtes. Le luxe de madame sera le garant de la fortune de monsieur. Il y a encore des gens qui croient à cela.
— Allons ! cela est parfait, dit Jean en se levant. Me voilà fixé. Je leur souhaite beaucoup de prospérités.
— Pas moi ! répliqua Marguerite, car il n’y aurait plus de justice en ce monde. Eh bien, tu ne m’as pas répondu ; faudra-t-il t’envoyer une lettre de faire-part ?
— Non, répondit-il d’un ton distrait… j’ai presque envie d’aller faire un tour en Italie.
— Ce serait une excellente idée. Je ne sais pourquoi je crains tout de cette fille-là ; j’ai peur pour toi si tu restais ici.
— Elle ne m’empoisonnerait pas ? fit Jean avec un effroi comique.
— Non, mais elle pourrait pousser son mari à te chercher quelque sotte querelle…
— Grand merci ! ce n’est pas moi qui la rendrai veuve ! dit-il en riant.
— Tu prends bien ton malheur ! ne put s’empêcher de lui dire madame Reynold.
— C’est peut-être parce que ce n’est pas un malheur, répondit le jeune homme plus sérieux ; mais au fond, ça me fait mal tout de même. N’en parlons plus, voulez-vous, ma bonne amie ?
Jean fit un petit tour au grand air ; il en avait besoin, car son chapeau lui paraissait de fer rougi. Il y a des victoires qui vous laissent aussi brisé qu’une défaite ; celle qu’il venait de remporter était du nombre. Comme il se préparait à rentrer, au coin d’une rue, il rencontra M. Reynold, qui lui adressa le salut le plus affable.
— On ne vous voit plus ! lui dit-il en passant. Venez donc un dimanche soir !
— Merci, répondit Jean d’un ton ironique, le dimanche, je dîne en ville. D’ailleurs, vous êtes trop bon, je ne mérite pas cette faveur.
Avant que M. Reynold fût revenu de sa stupéfaction, Jean était déjà au troisième étage de son escalier.
— Mère, dit-il en entrant, qu’est-ce que tu dirais d’un voyage en Italie ?
— Pour toi ou pour moi ? demanda-t-elle.
Il s’assit, songeur. Il n’avait pensé qu’à lui… Pouvait-il la laisser seule, à demi aveugle, derrière lui ?
— Pour nous deux, répondit-il.
— J’aimerais beaucoup cela, dit-elle avec vivacité. J’ai toujours eu envie d’aller dans le Midi ! Mais qu’est-ce que tu feras d’une infirme comme moi ? Tu serais obligé de me laisser seule dans les hôtels.
— Nous emmènerons Simplicie, déclara Jean d’un air royal.
Il aurait emmené tout Paris pour peu que sa mère en eût témoigné le désir.
— C’est une idée, cela ! et puis la pauvre enfant, ce serait bien dur en effet pour elle de rester seule au moulin, à présent qu’elle a pris l’habitude de vivre avec nous !… Mais dis-moi d’où te vient cette fantaisie de voyage.
En quelques mots, son fils la mit au courant de ce qui s’était passé chez madame Reynold. Sous une apparence de calme, le cœur de Geneviève battait bien fort pendant ce récit. Elle avait eu vaguement peur de quelque querelle, d’une provocation inspirée par Clotilde à son futur époux dans un but de vengeance. Le voyage arrangeait tout ; il fut bientôt combiné jusque dans ses moindres détails.
Simplicie entrait avec une lampe qu’elle posa sur la table.
— Petite fille, lui dit Jean, avec un reste de cette joyeuseté fébrile qui provenait de la tension de ses nerfs, nous allons faire un grand voyage !
Les yeux de Simplicie s’arrondirent comme deux coupes de porcelaine de Sèvres, mais elle ne dit rien.
— Nous allons en Italie ! continua le jeune homme en se frottant les mains.
L’Italie ou la Chine, ou même tout autre pays, qu’importait à la fille du meunier ! Ses joues pâlirent légèrement.
— Alors je vais retourner au moulin, dit-elle de sa voix argentine, un peu tremblante.
— Mais, non ! Vous venez avec nous ! Que ferait ma mère sans vos yeux de quinze ans ?
Le rose reparut sur les joues délicates de la fillette.
— Comme vous voudrez, monsieur Jean, dit-elle d’un ton soumis ; mais les coins de sa bouche légèrement relevés trahissaient sa joie, et ses yeux baissés brillaient sous ses longs cils. Du moment où ses chers bienfaiteurs voulaient bien la garder avec eux, elle irait au bout du monde.
— C’est loin, l’Italie ? demanda-t-elle un peu après le dîner.
— Passablement, mais n’ayez pas peur, nous n’irons pas à pied, répondit Jean.
— Oh ! cela m’est égal ! fit Simplicie avec élan. C’était seulement pour savoir.
Trois jours après ils avaient quitté Paris.
q