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Chapitre 6

Il serait injuste d’accuser madame Beauquesne d’une méchanceté calculée. C’était simplement un de ces êtres auxquels il faut un souffre-douleur. Jusque-là, Mélie avait été en possession du privilège indiscuté d’aider sa maîtresse à passer ses colères. Le mariage de François, sans améliorer pour cela la position de la petite servante, avait promis à Victoire un champ plus digne pour ses joutes oratoires. Quoi de plus naturel que d’être en querelle avec sa bru, cette bru fût-elle la perfection même ? Geneviève, si patiente et si calme, ne prêtait pas à la querelle par sa personne, mais son humble naissance en faisait un souffre-douleur indiqué par la nature elle-même.

Si la Providence eût voulu que madame Beauquesne vécût en paix avec sa belle-fille, elle eût désigné pour ce rôle une autre que Geneviève. C’était si clair que le doute n’était même pas possible.

Mais comme, à côté de cela, François n’aurait pas permis de toucher du bout du doigt à son trésor, il fallait, pour concilier les deux choses, tourmenter Geneviève en cachette de son mari. Si celle-ci avait regimbé sous le premier coup de fouet, Victoire en fût peut-être restée là après une violente querelle avec son fils. La jeune femme n’avait rien dit. Mais alors, le plaisir de la tourmenter devenait un véritable devoir, car il ne faut pas permettre à ces fausses humilités d’écraser leurs supérieurs naturels par l’apparence d’une modération au fond pleine d’orgueil !

Un jour, François étant parti pour quarante-huit heures, la jeune femme, après le repas de midi, se préparait à aller inspecter le linge des armoires, espérant trouver là de l’occupation pour la journée entière, quand la silhouette humble et maigre de Céleste se dessina au dehors, à travers les vitres ruisselantes, sur le ciel rayé de pluie.

— Maman ! fit Geneviève en courant à la porte, c’est vous qui venez par un temps pareil !

— Il m’ennuyait de toi, dit la pauvre femme en contemplant sa fille avec des yeux débordants de joie maternelle. Il m’ennuyait si bien que j’ai voulu venir quand même, malgré l’eau, car dès qu’il fera beau, on va s’occuper du lin, par chez nous ; j’irai en journées, et je ne pourrai plus venir.

Geneviève prit sa mère par la main, l’amena au coin du foyer et la fit asseoir dans le fauteuil de paille où siégeait d’ordinaire Simon Beauquesne, fort affairé ce jour-là à l’examen des fameuses lignes de pêche, si bien oubliées dans les greniers.

— Vous êtes gelée, maman, dit-elle, et trempée ! Il n’y a pas de bon sens à se laisser mouiller comme cela ! Attendez, je vais vous faire du feu.

D’un geste rapide, elle attira à elle une brassée d’ajoncs épineux rangés au sec dans un coin de l’énorme cheminée, et remuant les tisons recouverts de cendre, sans craindre de se fatiguer la poitrine à souffler, elle fit une grande flambée dont les reflets dansèrent joyeusement sur les armoires en chêne noirci.

Victoire n’avait rien dit. D’un signe de tête sec et maussade, elle avait répondu au bonjour craintif de la journalière ; quand le feu monta dans la cheminée, ses traits se contractèrent, moins par esprit d’avarice que par colère envieuse. Pourquoi tant de frais pour cette femme de rien ?

— Mélie ! dit Geneviève en haussant un peu la voix.

La tête blonde et frisottée de la petite servante se montra à l’entrée de la laiterie.

— Fais-nous vite un peu de café, continua la jeune maîtresse.

Victoire se leva par un mouvement aussi vif que la détente d’un ressort, et disparut dans le vestibule. Céleste, qui la suivait de l’œil, eut un petit frisson d’aise quand elle eut cessé de la voir. Mélie avait soigneusement refermé la laiterie ; elle mit une bouillotte pleine d’eau dans les cendres brûlantes, prépara trois tasses et s’en alla, en quête de madame Beauquesne, qui détenait les provisions dans un réduit très sec, fait tout exprès.

— Eh bien, maman, cela va-t-il ? demanda Geneviève en pressant affectueusement les mains de sa mère restées sur ses genoux.

— Cela va, cela va, ma fille ; depuis que tu es mariée, et avec un si bon garçon, je prends tout à gré, vois-tu ! Tiens, tu dis qu’il pleut, c’est vrai ; mais en venant ici je ne sentais pas la pluie, tant j’étais contente !

— Ma chère maman ! fit la jeune femme, je suis heureuse, c’est vrai… vous êtes bonne, tout de même, de m’aimer tant… Mais vous êtes trop fière ; vous ne devriez pas refuser ce que je peux vous offrir sans nuire à personne. Mon mari me laisse de l’argent pour en faire ce que je veux ; pourquoi ne voulez-vous jamais que je vous vienne en aide ? Est-ce que vous devriez travailler en journée comme vous le faites ?

— Crois-tu, dit Céleste avec vivacité, que je pourrais vivre d’un pain que je n’aurais pas gagné ? Quand je serai vieille et impotente, je ne dis pas… Il ne serait pas convenable de vivre alors à la charité des autres, je vivrai à la tienne ; mais aussi longtemps que je pourrai travailler, ne me parle pas de cela.

Geneviève se tut. Elle ignorait les sophismes avec lesquels on vainc les résistances, et ce raisonnement simple, pareil à ceux qu’elle faisait elle-même, la trouvait sans objections.

— Pourtant, reprit timidement Céleste, tu m’as souvent proposé de me donner quelque chose qui me ferait plaisir…

— Eh ! maman, que voulez-vous ? dites-le bien vite, que j’aie la satisfaction de vous contenter.

— C’est un parapluie, fit l’humble créature en rougissant. Le mien est hors d’usage, il est tout cassé… Un parapluie foncé, n’est-ce pas ? noir ou brun, pas rouge, c’est trop beau…

— Vous aurez un parapluie rouge, maman, s’écria Geneviève, rayonnante de joie ; le plus beau parapluie rouge qu’on puisse acheter entre Cherbourg et Coutances !

— Non, ma fille, pas rouge, c’est au-dessus de ma position, reprit Céleste ; mais si tu crois qu’un vert ne serait pas trop voyant, j’aimerais bien un parapluie vert…

— Vous en aurez un la semaine prochaine, maman, conclut Geneviève, et c’est François qui vous l’achètera.

L’eau chantait depuis un instant dans la bouillotte. Tout à coup elle déborda dans les cendres, à gros bouillons, faisant monter un épais nuage de vapeur.

— Eh bien, à quoi pense Mélie ? Ce café ne vient pas… Mélie ?

Personne ne répondant, Geneviève se leva pour aller appeler dans le vestibule.

— Mélie ?

Tout en haut de l’escalier, la voix fraîche de la fillette répondit :

— Maîtresse ?

— Ce café ?

La tête de la jeune fille, qui se montrait sur la rampe de fer forgé, disparut soudain.

— Laisse-la tranquille, dit Céleste, dont le cœur commençait à battre trop fort et trop vite. Je n’ai pas besoin de café…

— Pardon, ma mère, reprit Geneviève en devenant très pâle, il faut qu’on m’obéisse quand je commande. C’est François qui le veut. Mélie, arrive ici.

La petite servante descendit l’escalier en courant, ses sabots à la main, pour aller plus vite, et elle s’arrêta devant sa jeune maîtresse, rouge et confuse, avec des traces de larmes récentes sur ses joues nacrées.

— Pourquoi n’as-tu pas fait de café ? demanda Geneviève d’un ton sévère.

— Madame… Oh ! madame, c’est madame Beauquesne qui n’a pas voulu m’en donner, s’écria l’innocente qui fondit en larmes. Je l’en ai bien priée, pourtant.

— Geneviève, intercéda Céleste, je n’ai pas besoin de café, je n’en prendrai pas…

— Ce n’est pas une question de café, maman, répliqua fermement Geneviève. Il s’agit de savoir si je suis ici une servante ou la femme du maître. Attendez-moi.

Malgré les supplications de sa mère, elle monta l’escalier, sans trop de hâte, et se mit à la recherche de madame Beauquesne. Mais celle-ci devait être fée, car il fut impossible de la trouver. Elle s’était réfugiée au fond des vieux greniers, où Geneviève ne se souciait pas d’aller la relancer dans une querelle sans témoins. Elle revint au bout de quelques minutes qui avaient paru un siècle aux deux femmes consternées et muettes, restées dans la grande salle.

— Va jusqu’à l’église, dit-elle à Mélie qui n’osait la regarder, voilà de l’argent, achète du sucre et du café, et reviens en courant. Tiens, prends ma mante, pour te garantir de la pluie.

— Votre belle mante neuve !… Je n’oserai jamais, balbutia la fillette, pendant que sa maîtresse l’encapuchonnait avec un soin maternel.

— Dépêche-toi ! dit la jeune femme sans l’écouter.

Mélie ouvrit la porte sans bruit et disparut sous l’averse qui redoublait de fureur. Geneviève s’était assise sur le tabouret bas placé près du feu qui sert aux ménagères à attiser la flambée, et elle regardait la suie noire brillante dans la cheminée, mais sans la voir.

Jusque-là, seule en question, elle avait dédaigné de répondre aux attaques de Victoire ; mais ce coup, en frappant sa mère, l’avait blessée à l’endroit vulnérable de son cœur.

Elle était blessée aussi dans sa dignité. La petite vengeance qu’elle se préparait par les mains de Mélie n’était qu’une revanche momentanée ; fallait-il donc faire intervenir François dans ces questions intestines ? Elle se demanda si elle n’avait pas eu tort jusque-là de garder le silence et de supporter tant de petits affronts.

— Ma fille, dit Céleste à voix basse, je m’en vais…

— Vous ? Du tout ! Vous resterez, ma mère ; si j’avais quelque chose à me reprocher, si j’avais mérité ce qu’on me fait aujourd’hui, je ne vous dirais pas de rester, mais j’ai la conscience tranquille ; tant pis pour les méchants !

Mélie rentra, tout essoufflée ; elle avait couru si vite qu’elle ne pouvait plus parler. En un clin d’œil le liquide parfumé fuma dans les tasses, et l’arôme s’en répandit dans toute la maison.

Tout porte à croire qu’il pénétra jusqu’au fond des greniers, car Victoire apparut au bout d’un instant, le visage si bouleversé, que Mélie, incapable de contenir la gaminerie de ses quatorze ans, s’enfuit dans le cellier pour y cacher son envie de rire…

En voyant les tasses pleines, madame Beauquesne resta bouche béante. Elle aurait voulu dire qu’elle avait refusé le café, et pourtant elle n’osait l’avouer bien franchement, car c’était du même coup avouer sa déconvenue. Toute sa fureur impuissante se tourna contre la fillette.

— Qui t’a permis de sortir ? lui dit-elle d’une voix étranglée par la colère.

— C’est moi, ma mère, dit tranquillement Geneviève.

Elle avait eu le temps de se calmer, puis la satisfaction d’ennuyer sa belle-mère lui avait mis de la générosité dans l’âme.

— Ah ! c’est bien ! répondit madame Beauquesne, vaincue pour cette fois.

— Voulez-vous une tasse de café ? reprit la jeune femme en mettant sa main sur l’anse de la cafetière.

Victoire lui tourna le dos, sans mot dire, et retourna à ses greniers. Elle y rencontra son mari, qui reçut la grêle la plus inattendue de reproches et de gronderies, sans pouvoir comprendre de quoi il s’agissait. L’odeur du café attirait le bonhomme vers le rez-de-chaussée, ce que motivait d’ailleurs sa complète ignorance des causes qui avaient provoqué ce régal.

Il arriva jusqu’en bas, les mains embarrassées de divers engins destructeurs, et les oreilles encore tintantes des paroles de sa moitié ; il fut tout surpris de trouver Céleste dans son fauteuil. Elle se leva vivement pour lui céder sa place, qu’il occupa sans hésitation. Quand il se vit installé confortablement, réjoui par la chaleur des ajoncs réduits en braise ardente, il dirigea ses yeux malins vers la table.

— Désirez-vous une tasse de café, mon père ? dit Geneviève.

Il accepta aussitôt, et se trouva plongé dans un état complet de béatitude. La jeune femme emmena Céleste dans sa chambre, Mélie disparut du côté des étables, et quand Victoire revint l’instant d’après, elle trouva son mari qui sirotait doucement les dernières gouttes du liquide contenu dans sa tasse.

Simon eut une idée, dans l’espoir d’amadouer sa farouche moitié.

— En veux-tu ? lui dit-il en indiquant la cafetière ; il y en avait beaucoup, et elles n’en ont guère pris, car il y en a encore.

Victoire regarda son époux comme pour le foudroyer. Puis après réflexion, elle prit une tasse, et, d’un commun accord, ils vidèrent la cafetière.

De toute la maison, Mélie, qui avait été chercher le café, fut la seule à n’en point goûter.

Quand elles furent seules dans la grande chambre haute de plafond, lambrissée de sapin que les années avaient revêtu d’une merveilleuse couleur de cuivre rouge, Geneviève sourit à sa mère, qui tremblait encore un peu, au souvenir de l’émotion passée.

— Il ne faut pas avoir peur comme cela, maman, dit-elle ; si mauvaise qu’elle soit, elle ne vous mangera pas !

— Tu n’es pas heureuse, ma fille ! s’écria Céleste qui fondit en larmes. Moi, je te croyais dans le paradis, mais je vois bien que tu ne m’as pas tout dit !

— N’y faites pas attention, répliqua la jeune femme. Chacun a ses peines, et celle-ci est bien peu de chose à côté de l’amour de mon François. Je voulais vous demander quelque chose, maman : Est-ce que dans le temps vous ne saviez pas faire de la dentelle ?

— Tu te souviens de cela ? dit Céleste en souriant. Oui, dans ta petite enfance, j’ai fait de la dentelle ; j’y étais même très habile, mais cela rapportait trop peu. C’est si long ! C’est bon pour une femme qui a son ménage ; mais quand il faut gagner sa vie avec cela, et nous étions deux, toi et moi, ce n’est plus possible. Il paraît que, dans les villes, c’est encore assez bien payé, à cause des raccommodages…

— Pourriez-vous me l’enseigner ? demanda Geneviève, songeuse.

— Je crois que oui, en essayant de me le rappeler. Mais, qu’est-ce que tu veux faire de cela ? tu as du bien, par ton mari…

— On ne sait pas ce qui peut arriver, reprit la jeune femme, pensive. Je sais tous les métiers et je n’en sais aucun ; je ne pourrais pas me tirer d’affaire s’il m’arrivait malheur…

Céleste regardait sa fille avec des yeux pleins d’épouvante.

— Si je perdais mon mari, continua Geneviève, croyez-vous que ma belle-mère me souffrirait ici ! Ah ! j’y ai pensé souvent, allez ! Quand on aime un trésor par-dessus tout, on tremble toujours de le perdre ; moi, je ne rêve qu’à cela. Je m’éveille en sursaut, la nuit, croyant qu’il est mort et qu’on ne veut pas m’enterrer avec lui… Si je le perdais, je ne resterais pas ici, je vous le jure ! Apprenez-moi à faire de la dentelle, ma mère.

— Je le veux bien, mon enfant ; mais comment l’idée t’en est-elle venue ?

Geneviève ouvrit une armoire, et prit sur la plus haute planche un petit coffre en bois des îles surmonté d’une pelote, d’où pendaient d’innombrables fuseaux fins comme des brins de paille.

— Voilà, dit-elle, ce que j’ai trouvé l’autre jour, en fouillant dans les vieux bahuts là-haut. Il y a peut-être cent ans, quelque dame des Frappier faisait de la dentelle pour son plaisir… Je voudrais en faire pour gagner ma vie.

Céleste promenait ses yeux encore clairs sur le réseau commencé.

— Je connais ce point-là, dit-elle, c’est la tante du bonhomme Frappier qui savait tout cela ; c’est elle qui me l’a appris, pauvre chère âme, car j’y venais autrefois, dans ce domaine, ma fille ; j’y ai passé plus de la moitié de mes journées…

Elle s’arrêta, les joues couvertes de rougeur, craignant d’en avoir trop dit. Mais Geneviève était sans malice, et d’ailleurs elle ne pensait en ce moment qu’à la dentelle.

— Tâchez de retrouver le point, dit-elle en approchant une chaise.

Et les deux femmes, penchées sur le vieux petit métier de l’aïeule, s’appliquèrent à faire jouer les fuseaux pleins d’une poussière fine qui sentait l’ambre.

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