Chapitre 20
Le voyage en Italie s’accomplit dans toutes les règles et sans que rien d’extraordinaire en vint troubler le cours. Geneviève avait mis des lunettes bleues, afin de jouir des beaux sites qu’elle traversait, et se plaignait parfois de voir la vie par trop en bleu. Pour lui épargner la peine de demander vainement à Jean des renseignements historiques ou géographiques dont celui-ci n’avait pas la moindre idée, préoccupé qu’il était de questions purement artistiques, Simplicie se mit à lire le Guide avec une telle ardeur qu’elle y passait parfois une partie de la nuit.
— Mais voilà Simplicie qui sait le Guide par cœur ! s’écria un jour Jean, émerveillé de lui entendre réciter une page que, par le plus grand des hasards, il venait de lire à l’instant.
— C’est pour ménager les yeux de madame Geneviève, dit en rougissant la jeune fille.
Elle était aussi honteuse que si elle avait commis quelque méfait. Geneviève, très touchée, l’attira à elle et l’embrassa. Elle n’était pas prodigue de caresses, et Jean, qui les regardait en souriant, fut frappé de l’expression étrange qui passa sur les traits de Simplicie : juste orgueil, regret, mélancolie, et surtout un éclair de tendresse comprimée, si vif que le jeune homme en resta pensif.
Souvent, dans le silence de ses méditations ou de ses belles paresses, à l’aube, en face des coteaux noyés dans le soleil, ce regard de jeune fille, débordant pour Geneviève d’affection muette, soigneusement cachée, lui revint à l’esprit, ramenant sa pensée vers l’humble enfant qui grandissait à ses côtés, et se transformait peu à peu en une femme sérieuse et douce.
Grâce à Simplicie, tout allait à souhait, les auberges italiennes mêmes prenaient un air de demeure stable ; elle installait une petite table à côté d’un fauteuil, y posait son panier à ouvrage toujours en fonction, tirait d’un petit sac mystérieux qui ne la quittait guère un abat-jour pour la bougie le soir, un petit vase pour mettre un bouquet le jour, et aussitôt la vulgaire chambre d’hôtel prenait un aspect hospitalier, comme si la famille Beauquesne y était fixée depuis de longs mois.
Où avait-elle appris le secret de rendre aimable ce qui l’entourait ? Qui lui avait inspiré ces recherches de sollicitude ? Son cœur, sans doute, son grand amour pour la mère de Jean… Jean lui-même participait à ces prévenances, mais de plus loin, d’une façon plus réservée, pour ainsi dire plus discrète.
À Florence, sur leur chemin de retour, nos voyageurs reçurent une lettre, la première depuis leur départ, la seule à vrai dire pendant toute leur absence. C’était Renée qui leur adressait en quatorze pages de son écriture la plus mince le récit du mariage de Clotilde, agrémenté de ses propres réflexions.
« Elle est entrée à l’église, disait-elle en parlant de sa compagne, comme dans un wagon de chemin de fer, avec cet air tranquille et indifférent qu’elle a pris depuis quelque temps et pour lequel je la battrais. On aurait dit qu’elle partait pour Trouville avec un petit sac de voyage à la main au lieu de son bouquet de mariée. Elle avait des diamants gros comme mon poing aux oreilles, mais ils ne luisaient pas si fort que ses deux méchants yeux de vipère. Par moments il me semblait que je voyais une langue fourchue sortir de ses lèvres minces. Il y a eu un déjeuner magnifique, et puis on est allé se promener au bois de Boulogne. Maman disait que c’était mauvais genre, mais il a fallu y aller tout de même. Moi, je n’y ai pas été. J’ai dit que j’avais mal à la tête, et je suis allée m’enfermer dans ma chambre. J’avais envie de pleurer, de mordre, de déchirer la belle toilette de la mariée, et puis cela m’a passé, et, tout d’un coup, j’ai trouvé que c’était bien drôle. À partir de ce moment-là j’ai eu envie de rire tout le temps, et même j’ai ri, car c’était plus fort que moi. Papa m’a appelée petite effrontée, et maman m’a fait les gros yeux ; mais ça m’était égal. Enfin elle est partie, la méchante, et la maison est dix fois plus agréable depuis qu’elle n’y est plus. Maman et moi nous passons la moitié de nos journées ensemble, et je fais mes devoirs dans sa chambre. Mais j’ai pourtant bien envie de vous voir tous revenir, maman Geneviève et la petite Simplicie. J’envoie mon cœur à mon ami Jean. Maman m’a dit de vous écrire, mais je ne lui montrerai pas ma lettre, car, bien sûr, elle ne me permettrait pas de l’envoyer.
« J’ai oublié de vous dire que le mari de Clotilde a l’air d’une de ces têtes qu’on voit chez les coiffeurs, avec un côté des cheveux et une moustache grise, et l’autre d’un noir de jais. Lui, il a tout noir, mais je suis sûr qu’il se teint. Il est exactement du même noir que la moustache chez le coiffeur. Je voudrais qu’il lui arrivât un accident, à ce beau monsieur-là, et à Clotilde aussi. Ils sont partis pour la Belgique. Vous leur avez pris l’Italie. C’est bien dommage, n’est-ce pas ? Quand reviendrez-vous ? Le temps me dure sans vous, comme on disait là-bas au moulin Frappier ! »
— Quel joli morceau de style ! dit Geneviève en repliant la lettre. Si Marguerite lisait cela, elle ne ferait pas compliment au professeur de sa fille.
— Le moulin Frappier, dit Jean, sans répondre à sa mère. Le moulin ! Dis, mère, veux-tu que nous retournions en France ? J’ai le mal du pays.
— Cela te prend comme cela, subitement ? fit madame Beauquesne stupéfaite.
— Oui et non… il y a déjà longtemps que cela me travaillait en dedans ; mais ce nom, jeté brusquement par Renée au bas de sa lettre, m’a fait bondir le cœur. Veux-tu que nous partions ?
— Quand tu voudras, dit Geneviève. Je me sens beaucoup plus forte, et j’ai assez des hôtels.
— Demain alors ? Simplicie, faisons les malles !
Les malles furent tirées au milieu de la chambre, et les deux jeunes gens se mirent à y empiler tout ce qui leur tomba sous la main. Parfois Jean combinait au fond d’un coffre des rencontres par trop bizarres ; alors Simplicie avec un sourire lui prenait l’objet des mains sans mot dire, et le mettait de côté pour un moment plus favorable. Il se laissait faire, et bientôt revenait avec une nouvelle brassée d’effets qu’il casait le moins méthodiquement du monde, mais avec tant de gaieté et de bonne humeur, que Geneviève ne pouvait s’empêcher d’en rire.
Quand toutes leurs emplettes italiennes, tous leurs effets de voyage furent casés, quand les malles fermées, cadenassées et cordées firent un groupe imposant, Jean en mit deux l’une sur l’autre, se percha sur la plus haute avec une pose de statue antique et exprima son triomphe en soufflant un air de trompe de chasse dans son poing fermé.
— Eh bien, Simplicie, dit-il en sautant à terre après cet exploit, ça ne vous fait donc pas plaisir de retourner là-bas ?
— Oh ! si ! dit-elle. Et ses yeux bleus brillèrent si doucement que Jean songea aux fleurs bleues qui croissaient le long des ruisseaux là-bas, au moulin Frappier.
Geneviève fit à part elle la réflexion que la nouvelle du mariage de Clotilde, au lieu d’affliger Jean comme elle avait craint, semblait au contraire lui causer la plus vive satisfaction.
— C’est qu’il ne l’aimait pas, se dit-elle ; ce qu’il a ressenti pour elle était une simple illusion des sens ou de l’imagination ; maintenant qui va-t-il aimer ? Quelle belle-fille me donnera-t-il ?
Sur cette interrogation, grosse d’angoisses, Geneviève quitta Florence le lendemain. Pour elle, plus que pour toute autre, c’était une question vitale, car ses yeux affaiblis la mettaient à la merci de ceux qui l’entouraient.
— Enfin, soupira-t-elle à part soi, j’aurai toujours la ressource de cette pauvre mignonne Simplicie !
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