Chapitre 21
De retour en France, Geneviève n’avait pas poussé plus loin que Paris. La saison n’était pas encore assez belle pour qu’on pût aller s’installer au moulin Frappier, et Jean s’était repris d’une belle ardeur pour la peinture. Il passait désormais sa vie à l’atelier, sûr que sa mère ne se sentirait pas isolée dans la société de Simplicie, qui était devenue une véritable consolation. Le voyage lui avait étonnamment développé l’esprit et le corps ; maintenant elle était à peu près semblable à tout le monde, bien que sous cette écorce civilisée se cachât un fonds de nature neuve, encore mal pliée aux exigences mondaines. Quand la vie autour d’elle lui semblait par trop bizarre, elle se taisait, baissait les yeux, et tombait dans une sorte de contemplation intérieure, dont le désir de se rendre utile pouvait seul la faire sortir.
— Voilà Simplicie qui ferme ses fenêtres, disait alors Jean, qui la taquinait parfois.
Il s’était tout à coup intéressé à cette fillette silencieuse, qui d’abord lui avait semblé plutôt bonne qu’intelligente. Peu à peu il avait découvert de grandes qualités de tout ordre dans ce silence modeste et fier ; maintenant, il l’étudiait avec un soin presque jaloux, s’acharnant à lui arracher ses pensées ; il y parvenait parfois, mais le plus souvent la victoire restait à la jeune fille, qui se taisait avec un sourire énigmatique, presque malicieux, et pourtant si tendre !
Depuis quelques jours, ce sourire irritait Jean ; il aurait voulu savoir tout ce qu’elle pensait, et n’y pouvait parvenir.
Entre lui et sa mère, la place s’était faite pour la fille du brave Saurin, telle que dans ses rêves les plus ambitieux, le meunier ne l’aurait jamais imaginée. Il n’était plus question de domesticité ; les services qu’elle rendait, elle les rendait par amour, et ils étaient acceptés de même. En parlant d’elle à la bonne, Jean avait dit un jour : mademoiselle Simplicie. C’est ainsi dorénavant qu’elle fut désignée dans la maison.
Renée venait souvent, le soir, passer une heure ou deux près de Geneviève. Jean restait volontiers alors à la maison, dessinant à la lueur adoucie de la lampe la tête blonde de Simplicie qui posait toujours avec la même inaltérable patience. Bientôt, à moins d’une nécessité particulière, il prit l’habitude de rester le soir au logis, que Renée vînt ou ne vînt pas.
Cette étrange fillette avait beaucoup changé depuis le mariage de Clotilde ; mais on ne saurait dire que le changement lui fût favorable. Par moments elle était douce, calme, soumise, se faisait le petit chien de Geneviève, trouvait des paroles affectueuses pour Simplicie et cessait même de taquiner son ami Jean.
D’autres fois, elle venait les sourcils froncés, les yeux brillants, le verbe haut, mettait tout sens dessus dessous dans le paisible appartement, harcelait Jean de ses épigrammes, ne parlait pas à la fille de Saurin, répondait vertement à Geneviève qui la tançait, puis disparaissait comme un ouragan, en laissant pour traces de son passage une sorte de mécontentement général.
C’était une heure après seulement, quand Simplicie avait ramassé les objets épars, rétabli l’ordre dans les meubles, et repris son ouvrage près de la table, que nos trois amis, s’entre-regardant, se sentaient à l’aise et reposés. C’est alors que Jean sentit s’infiltrer en lui un besoin extrême de cette paix du soir. Il le promenait tout le jour dans les mille endroits divers où la vie l’envoyait, et revenait au logis un peu plus tôt que jadis, pour recommencer ces heures paisibles qui étaient devenues l’essence même de son existence.
Aux premiers jours du printemps, Geneviève, se trouvant mieux, fit de fréquentes promenades avec son fils. Elle aimait à s’appuyer sur son bras, et, par une sorte de crainte jalouse, elle voulait être seule avec lui. Quand le temps le permettait, ils sortaient ensemble vers quatre heures, et ne rentraient que pour le dîner.
Dans les commencements, Simplicie avait été contente de ces deux heures de solitude. Elle rangeait la chambre et l’atelier de Jean, elle mettait en ordre ce qui appartenait à madame Beauquesne, puis s’asseyait à la fenêtre pour les attendre, et l’attente lui semblait fort agréable. Mais, avec les beaux jours, les promenades s’étaient prolongées, et la jeune fille trouvait le temps long. Un jour Renée vint vers quatre heures, au moment où Jean venait de sortir avec sa mère ; elle demanda Simplicie et la trouva au milieu de l’atelier, mettant tout en ordre avec cette activité silencieuse qui était son apanage.
— Seule ? dit mademoiselle Reynold.
— Toute seule, répondit la fillette.
Renée jeta un coup d’œil autour d’elle et s’en alla dans un coin fouiller un tas de cartons et d’esquisses. C’était plein de Simplicie, dans toutes les poses, à toutes les heures du jour ; elle avait posé debout, assise, de dos, de face, si bien que son image, plus ou moins distincte, se retrouvait à chaque instant dans l’œuvre du jeune peintre. Renée repoussa brusquement les esquisses qui tombèrent pêle-mêle, et revint s’asseoir sur le pied de la chaise longue où se reposait ordinairement Geneviève.
— Laissez cela, dit-elle à Simplicie qui voulait réparer le désordre, laissez donc ! Il ne faut pas qu’un atelier soit trop bien rangé ; ça sent les bourgeois ici ! Tout est en ordre comme une batterie de cuisine !
Elle se leva pour bouleverser les meubles ; mais changeant de fantaisie, elle se rassit et appela Simplicie près d’elle.
— Quand irez-vous à la campagne ? dit-elle. Maman vient de me permettre d’y aller aussi. Il paraît que je suis malade et que j’ai besoin d’air. Comme papa ne veut pas se priver de la société de maman, on me laissera aller au moulin Frappier avec madame Beauquesne. Ce sera gentil, hein ? Nous ferons de bonnes parties ensemble.
— Oui, dit Simplicie en souriant.
— Ce sera bien plus gentil que l’année dernière ! reprit Renée en frappant les coussins de la chaise longue avec le bout d’un appui-main. Nous n’aurons pas cette ennuyeuse Clotilde ! À propos, je crois qu’ils vont acheter un hôtel, et qu’ils donneront une matinée dansante pour pendre leur bête de crémaillère… Nous n’irons pas, n’est-ce pas, Simplicie ?
La jeune fille tourna lentement la tête de gauche à droite avec un faible sourire. Renée continua sans la regarder, en tiraillant les glands des coussins :
— Quand on pense que ce grand nigaud de Jean aurait pu épouser Clotilde ! Si c’est permis ! il y a vraiment des gens qui sont trop bêtes ! Mon ami Jean est du nombre. Mais la Providence veillait sur lui. N’est-ce pas, Simplicie, que la Providence veillait sur lui, puisqu’elle a permis que Clotilde aimât mieux épouser un monsieur qui a une tête de cire et des moustaches de coiffeur ? Voyons, petite, vous n’avez pas l’air convaincue de l’intervention de la Providence ? Vous ne croyez pas à la Providence, vous ?
— Oh ! si ! fit la jeune fille avec un gros soupir.
Renée tirait si fort sur le coussin que le gland lui resta dans la main. Sans se déconcerter, elle se mit à le faire sauter, comme une pelote, tout en continuant son discours.
— La Providence, et puis moi, dit-elle, à nous deux nous avons arrangé ça. Nous lui réservons bien d’autres surprises, à notre ami Jean ! Mais ce sera pour son mariage.
— Monsieur Jean va se marier ? fit innocemment Simplicie en regardant Renée de tous ses yeux.
— Mais, certainement ! répliqua mademoiselle Reynold avec une gravité malicieuse. Je l’espère bien !
Simplicie baissa la tête. L’idée qu’on pouvait la mystifier ne lui était jamais venue.
— Est-ce que vous savez à qui ? demanda-t-elle après un long silence.
— Oui, mademoiselle, mais c’est un secret, répondit Renée en envoyant le gland jusqu’au plafond.
Simplicie ne dit rien. Sa malicieuse compagne la regarda du coin de l’œil, et une question se formula tout à coup dans son esprit gamin de Parisienne éveillée.
— Est-ce que, par hasard, cette fillette aurait regardé mon ami Jean ?
La réponse à cette question fut une révolte de l’orgueil de Renée.
— Elle, cette paysanne, oser lever les yeux sur Jean ! Jean que je trouve supérieur à moi, Jean que j’aime depuis l’enfance comme…
Elle n’osa achever la banale comparaison : comme un frère, et d’ailleurs peu lui importait en ce moment. L’orgueil bourgeois de son père se retrouva tout entier dans la phrase cruelle qu’elle accentua d’un ton acerbe :
— Il épousera une jeune fille de son monde, riche et bien élevée, qui lui fera le plus grand honneur. Ils iront demeurer dans un hôtel, comme Clotilde, et vous resterez avec madame Geneviève.
— Ah ! fit Simplicie sans témoigner d’étonnement ; Et ce sera bientôt ?
— Mais… je le suppose ! répondit dédaigneusement Renée.
Elle fit un geste pour lancer le gland au bout de l’atelier, puis, se ravisant, elle le tendit à Simplicie.
— Tenez, vous recoudrez ça, fit-elle d’un air indifférent. Et puis vous direz à mes amis que je regrette bien de ne pas les avoir trouvés.
— Oui, mademoiselle, répondit la fille du meunier.
Sa voix, toujours si claire et si doucement vibrante, semblait s’être étouffée tout à coup. Renée la regarda, et éprouva quelque chose qui ressemblait à un remords. Les yeux de Simplicie rencontrèrent les siens avec franchise. Dans ce regard héroïque, il y avait tant de noblesse et de dignité que mademoiselle Reynold, piquée, descendit l’escalier en courant, le cœur plein de dépit. Si cette petite fille avait eu du chagrin, Renée aurait pu se repentir d’un mensonge gratuit, peut-être d’une méchante action ; mais si elle se mêlait de faire de la dignité !… Le sang de Marguerite n’était pas seul à couler dans les veines de sa fille ; malheureusement l’élément paternel comptait pour beaucoup dans sa nature.
Simplicie, restée seule, répara machinalement le désordre causé par Renée, puis elle alla chercher une aiguille enfilée et recousit solidement le gland arraché, après quoi elle resta les mains inertes, assise sur un pouf bas, livrée à des sensations étranges qu’elle ne parvenait pas à formuler en pensées.
Elle souffrait, c’était bien certain. Au-delà, elle ne savait plus rien. Où souffrait-elle ? pourquoi ? Elle l’ignorait de même. Elle resta ainsi longtemps perdue dans un océan d’émotions douloureuses. Le coup de sonnette qui annonçait la rentrée de madame Beauquesne la fit relever en sursaut ; elle courut à sa chambre, pour s’y laver les yeux, et pourtant elle n’avait pas pleuré.
Elle répéta fidèlement le message de Renée, qui d’ailleurs vint elle-même dans la soirée ; rien d’insolite ne marqua la fin de ce jour ; mais quand Simplicie rentra dans sa chambre, et qu’elle s’étendit sur son lit pour dormir, elle s’étonna de se trouver si lasse sans avoir travaillé. C’était une lassitude extrême, comme celle qui suit les grandes luttes, les crises décisives. La jeune fille n’essaya pas de résister et s’engourdit dans un sommeil fiévreux, qui rassemblait à la veille, et qui faisait passer dans son cerveau des images bizarres.
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