Chapitre 22
Sans la plaisanterie maligne de Renée, la pauvre Simplicie eût pu vivre longtemps dans la tranquille extase qui l’enveloppait comme d’une atmosphère. Jusque-là, elle n’avait jamais essayé de se rendre compte ni de la place qu’elle occupait dans la maison de Geneviève, ni de l’avenir qui pouvait l’attendre, ni des changements qui se produiraient un jour dans l’asile qui l’avait accueillie lorsqu’elle était restée orpheline. Tout cela existait sans doute, mais ne la touchait pas ; elle y restait en quelque sorte étrangère.
Il y aurait donc un jour quelque chose de changé à cette douce vie à trois ? Jean se marierait, s’en irait. Simplicie sentit la tête lui tourner à cette idée, comme si la terre manquait sous ses pieds, et si elle tombait dans l’infini. Seule avec Geneviève ! Elle aimait bien madame Geneviève, elle s’était bien promis de rester toujours avec elle, surtout quand elle serait devenue tout à fait aveugle ; mais dans ce rêve de dévouement, Jean était là, près de sa mère, et quand elle la soutiendrait d’un côté, il serait de l’autre : c’est entre eux deux qu’elle arriverait à l’extrême vieillesse, où les gens paraissent n’avoir plus d’âge, surtout quand on a seize ans.
Jean s’en irait… Ah ! qu’importait que ce fut avec sa femme ou tout seul, s’il devait s’en aller ! L’âme de Simplicie, faite pour la douleur, n’était pas accessible à la jalousie, et d’ailleurs savait-elle seulement ce que c’est que la jalousie ? Elle ne pouvait vivre sans la présence de maître Jean, voilà tout ! Elle avait passé sa jeune vie à l’attendre là-bas, jadis, au moulin, sans le connaître… « Quand maître Jean viendrait », disait Saurin ; et maintenant encore elle l’attendait tous les jours, à toute heure, et il venait. Mais que serait-ce, mon Dieu ! quand il ne reviendrait plus ?
Simplicie se ressouvint tout à coup que tous ceux qu’elle avait aimés étaient partis un jour, lui laissant l’impression d’un abandon cruel, immérité. Sa mère ! elle revit sa mère si jolie, si pâle, blonde comme elle, avec des cheveux d’or frisés, qui frisaient encore sous le linceul. Son père ensuite ! – celui-là était parti d’une façon si tragique qu’en y pensant elle cacha son visage dans ses deux mains pour ne pas revoir le moulin embrasé, l’échelle tombant à la renverse… Toutes les fois qu’elle y songeait, un frisson de fièvre parcourait son corps svelte.
Jean s’en irait aussi, lui, non plus porté au cimetière par les mains compatissantes de ses proches, mais dans le triomphe des noces… Simplicie avait vu passer des noces parisiennes se rendant au Bois dans les grands landaus tout de glaces, et son imagination naïve lui représenta Jean aux côtés de sa femme, partant dans un grand landau pour on ne sait où, la Belgique peut-être… pour toujours…
Cette nuit-là, Simplicie entendit Jean rentrer à pas de loup, et un serrement de cœur douloureux lui vint en songeant au temps prochain, sans doute, où il ne rentrerait plus…
Après trois ou quatre journées semblables, elle avait si rapidement changé, que le jeune homme en fut frappé. Profitant d’un moment où elle était seule dans le salon, il s’approcha d’elle avec douceur.
— Simplicie, dit-il en lui mettant une main sur l’épaule, comme à un enfant qu’on aime, vous avez quelque chose qui vous tourmente : dites-moi ce que c’est.
Elle détourna les yeux et fit un léger mouvement pour se dégager, mais elle n’osa.
— Quelqu’un vous a fait de la peine ?
Elle fit signe que non.
— Vous ai-je manqué en quelque chose, reprit Jean avec un peu d’inquiétude : je vous ai souvent taquinée, j’espère que ce ne sont pas mes innocentes taquineries qui vous ont attristée ? Rien, je vous le jure, n’était plus loin de ma pensée.
— Vous ne m’avez jamais fait de chagrin, monsieur Jean, répondit Simplicie dont le cœur se gonflait à mesure qu’il parlait.
— Alors dites-moi ce que vous voulez… Désirez-vous quelque chose que nous puissions vous donner ! Vous êtes si bonne pour ma mère, si bonne pour nous deux, que je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance.
Il s’échauffait en parlant, à mesure qu’il sentait combien, en effet, elle avait apporté jusqu’alors de dévouement dans leur maison. Penché sur elle, il essayait de lire dans ses yeux bleus, mais elle les tenait obstinément baissés.
Une singulière émotion traversa le cœur du jeune homme quand elle parla de sa voix cristalline et comme mouillée de larmes.
— En vous aimant tous deux, je ne fais que mon devoir, dit-elle. Il ne faut pas me remercier pour cela.
Cette voix vibrait de sentiments muets, de tendresses inexprimées, de sanglots retenus, de tout ce qui fait la passion dans un cœur innocent et sans détour. Jean la sentit vibrer jusqu’au plus profond de son âme.
— Simplicie, dit-il en lui prenant les deux mains, qu’il serrait avec force, dites-moi votre chagrin, nous vous aimons, nous voulons vous voir heureuse ; parlez, ma chère enfant, ma chère…
Elle fit un mouvement pour dégager ses deux mains, les tordit faiblement dans celles de Jean, et dit avec l’expression de la prière la plus ardente :
— Je voudrais retourner au moulin Frappier.
Jean resta pétrifié et ouvrit les mains. Celles de Simplicie retombèrent sur ses genoux ; le corps tout entier de la jeune fille s’affaissa sur le dos de sa chaise, et elle répéta faiblement :
— Je voudrais aller au moulin…
Ses yeux se levèrent sur Jean avec une inexprimable angoisse. Ils disaient tant de choses, ces beaux yeux fatigués par les larmes des nuits sans sommeil ! Le jeune homme y vit passer une lueur singulière, une expression étrange, presque égarée, et au moment où il saisissait les mains de Simplicie qu’elle semblait tendre vers lui, elle se pencha doucement à gauche et roula sur le sol. Il n’eut que le temps de la retenir et de la porter sur un canapé. Elle venait de perdre connaissance.
Jean appela, sonna, cria ; – on accourut, croyant à quelque catastrophe. Simplicie ouvrit bientôt les yeux, et vit le visage aimé de Geneviève penché sur elle avec inquiétude ; un air de lassitude douloureuse passa sur ses traits, et elle pensa : – Je ne suis donc pas encore morte !
Le médecin fut mandé ; il interrogea, médita, et finit par dire :
— C’est de l’anémie, – changement de vie trop brusque, développement tardif, tout à coup précipité. Elle a raison, il faut l’envoyer au moulin ; c’est le mal du pays.
Un demi-sourire passa sur les lèvres de la jeune fille en entendant cet arrêt. Mais, qu’il se trompât ou non, le docteur se mettait de son côté, elle était sûre de gagner la partie.
— Quelle drôle de petite fille ! dit Geneviève, quand le départ immédiat de Simplicie fut décidé. Tu ne pouvais pas attendre six semaines ? Nous serions partis tous ensemble…
— J’attendrai tant que vous voudrez, dit la fillette avec douceur.
— Oui, et tu tomberas malade pendant ce temps-là… J’aime encore mieux te voir partir tout de suite.
Le voyage résolu, la grande question fut de savoir comment on enverrait la jeune fille au moulin.
— J’irai seule, disait-elle.
Geneviève était assez d’avis de la laisser faire. Jean s’y opposa tout à fait, Jean, devenu soudain quinteux et difficile à contenter :
— Voyons, mère, dit-il un jour avec quelque emportement, jolie comme elle l’est, tu ne peux pas penser à lui faire faire un si grand voyage !
— Je l’ai bien fait seule avec toi ! riposta Geneviève un peu piquée.
— Avec moi, répondit Jean ramené à la douceur par le mécontentement de sa mère. Si elle avait un enfant à conduire, je serais le premier à l’abandonner à elle-même. Et si en route elle a un évanouissement comme celui de l’autre jour ?
Ce dernier argument était le meilleur de tous ; aussi ne rencontra-t-il pas d’opposition. Madame Reynold trouva une duègne, et le départ fut fixé au jour le plus rapproché. Jean conduisit lui même les voyageuses à la gare et les installa dans un coupé de première classe, au grand étonnement de la duègne, à qui Geneviève n’avait parlé que des secondes ; puis il tira de sa poche une petite boîte de chocolat et un livre.
— Pour la route, dit-il en souriant à Simplicie.
Elle lui jeta un regard si triste qu’il se sentit navré.
— Merci et adieu, monsieur Jean ! dit-elle.
— Au revoir ! répondit-il gaiement.
— Adieu ! répéta la jeune fille.
Le train s’ébranla, Jean fit un dernier geste amical, et la pâle figure de Simplicie s’effaça derrière la vitre. Le jeune homme secoua la tête et reprit le chemin du logis avec l’impression qu’il venait de quitter un convoi funèbre.
— Singulière enfant ! se dit-il. Si c’est le mal du pays, elle va guérir en quelques jours ; mais si c’était un chagrin ? Si elle nous avait trompés ?… Si elle aimait quelqu’un… Il ne vient personne chez nous, elle ne sort jamais…
Maître Jean-Frappier reçut tout à coup une commotion intérieure si violente qu’il s’arrêta sur le trottoir. Puis il se remit en marche sans pouvoir et sans vouloir analyser ce qu’il venait d’éprouver.
— La maison va être bien triste sans elle, conclut-il.
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