Chapitre 23
Simplicie fut bien accueillie par les vieux Beauquesne lors de son arrivée au manoir. Ils s’ennuyaient seuls, après le mouvement qu’avaient apporté l’année précédente Jean et sa mère. Saurin leur manquait plus qu’ils n’auraient voulu l’avouer, et la fillette elle-même, si douce et si alerte, n’était remplacée qu’au point de vue matériel par la grosse fille de ferme lourdaude qui avait repris ses fonctions. Simon d’ailleurs nourrissait depuis sa maladie une tendresse de grand-père à l’égard de celle qui l’avait si bien et si patiemment soigné.
Quand la voiture envoyée pour la chercher à la gare s’arrêta devant la porte, et que Simplicie en descendit, non plus en sautant légèrement comme il convient à son âge, mais avec des mouvements craintifs et alanguis, les deux vieux poussèrent un cri :
— Mon Dieu ! que la voilà chétive ! Si c’est comme ça que les Parisiens vous renvoient au pays, ce n’est pas la peine d’aller chez eux !
— Qu’est-ce qui t’est donc arrivé, ma pauvre fille ? demanda Victoire en la bousculant amicalement dans la salle basse.
— Rien, madame Beauquesne, rien, père Simon ; je vous remercie de votre amitié…
Elle ne voulait pas pleurer, elle faisait des efforts héroïques pour refouler les larmes qui l’étouffaient à la vue de tant d’objets chers et familiers ; mais elle n’y fut point parvenue si Victoire n’avait ajouté de sa voix grondeuse :
— Ils t’ont donc fait bien de la misère, là-bas, que te voilà si pâle et si maigrie ?
À cette atteinte portée contre tout ce qu’elle aimait le mieux au monde, Simplicie retrouva toutes ses forces.
— Non, madame Victoire, répondit-elle d’une voix ferme, mais c’est le chagrin que j’avais d’être loin du pays. Cela va me passer dès que j’aurai été ici seulement huit jours.
En effet, au bout de huit jours, la jeune fille avait retrouvé le sommeil, et les couleurs commençaient à revenir sur ses joues, que hâlait déjà le soleil de mai. Elle allait et venait dans la grande maison, qui désormais paraissait moins vide, mettant tout en ordre pour l’arrivée prochaine de ses chers bienfaiteurs.
En rangeant dans les chambres bien négligées par Victoire pendant l’hiver, elle trouva le Télémaque, qui avait fait jadis les délices de Geneviève, et qui devait faire les siennes. Elle le lut à la clarté décroissante des soirs de printemps, et plus d’une fois ses larmes coulèrent sur le livre, aux paroles de Mentor, si pénétrées de sagesse, et pour elle pleines d’allusions amères :
« – Ne laissez pas prendre votre cœur aux délices passagères et trompeuses… »
Simplicie eût été bien embarrassée de dire quelles étaient les délices trompeuses et passagères auxquelles elle avait laissé prendre son cœur innocent, et cependant elle sentait dans son âme qu’elle avait péché en quelque chose.
Qu’était cette chose mystérieuse qui lui brûlait le cœur comme un remords ? Elle y pensait en travaillant auprès de Victoire à raccommoder le linge de la maison, ce linge vénérable filé par les aïeules des Frappier un siècle peut-être auparavant. Elle y pensait en coupant l’herbe pour les lapins, en portant le grain aux poules, en faisant les mille travaux domestiques qu’une ménagère de campagne accomplit elle-même, ne laissant aux servantes que le gros de l’ouvrage.
Dès son arrivée elle avait repris ses anciens vêtements de servitude ; mais elle n’avait pu se résoudre à coiffer le petit bonnet blanc qui lui paraissait trop lourd, et peut-être trop laid. Elle allait et venait chaussée de sabots qui blessaient parfois ses pieds accoutumés aux bottines de cuir ; mais elle trouvait une joie amère à ressentir cette souffrance : c’est ainsi qu’elle se punissait d’avoir oublié dans la mollesse des villes son humble condition de servante.
Un jour de printemps, chaud et doux comme un jour d’été, la lumière se fit dans cette âme troublée. Paresseuse, après un rude travail dans le parterre que Simon méprisait profondément, et que le jardinier de la ville voisine ne soignait pas assez au gré de Simplicie, qui savait que Jean ne serait pas content, – elle se dirigea vers l’avenue de frênes qui longeait la rivière derrière le moulin, et s’assit à l’endroit même où Clotilde avait su si bien soutirer à Jean Beauquesne une imprudente promesse. Soudain, un souvenir noyé jusque-là dans le trouble de mille impressions nouvelles se dressa devant Simplicie. Au loin, traversant la passerelle pour quelque message domestique, elle avait entrevu ce jour-là Jean et Clotilde assis tout près l’un de l’autre, elle l’avait vu relever les ondes superbes de cette chevelure rebelle…
— Il a dû l’épouser dans un temps, se dit la jeune fille ; il l’aimait…
Une souffrance aiguë, horrible, traversa son cœur, douloureuse initiation aux mystères de la vie, et, pour la première fois, regardant au fond d’elle-même, elle aperçut la vérité.
— Je ne peux pas vivre sans lui, s’écria-t-elle en tendant ses bras vers l’azur impassible. Je mourrais sans lui… mais je mourrai auprès de lui… Venez, venez, maître Jean, je ne puis plus souffrir davantage… je vous aime…
Elle se laissa tomber la face ensevelie dans l’herbe courte et moussue, anéantie par ce grand élan d’amour qui l’avait révélée à elle-même.
Oui, elle l’aimait ! Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? C’était le chagrin de le voir se marier qui l’avait rendue malade ! Fille sans pudeur, servante effrontée, elle avait osé lever les yeux sur son maître. Quelle nature sans discipline et sans morale était donc la sienne, qui l’avait amenée jusque-là, car aimer son maître, c’était presque un crime !
— Je ne savais pas ! balbutia la pauvre enfant, je ne savais pas que je l’aimais… si je l’avais su, j’aurais vu tout de suite que c’était mal !
— Il fallait savoir, lui répliqua sa conscience irritée. C’est l’orgueil qui t’a conduite à cet abîme de honte. Tu as voulu t’élever au-dessus de ta position, te croire une demoiselle parce que tes maîtres te témoignaient de la bonté ; tu as abusé de cette bonté jusqu’à oublier ta condition… tu seras punie dans ton orgueil. Tu es une servante, et s’ils sont tentés de l’oublier, c’est toi qui le leur rappelleras.
— Ô mon maître Jean ! dit Simplicie en serrant ses bras sur sa poitrine, comme pour étreindre l’image adorée de son idole, mon maître Jean, je serai votre esclave, votre chien, mais ne me chassez pas de votre présence… J’élèverai vos enfants, je serai soumise à votre femme ; jamais, jamais on ne saura ce que j’ai osé penser… mais laissez-moi vivre auprès de vous, puisque je ne peux pas mourir !
Le soleil était déjà bas sur l’horizon, quand Simplicie revint au manoir.
— Où a-t-elle passé sa journée ? gronda Victoire en la voyant rentrer ; et voilà une montagne de linge qui revient de la lessive, et elle disparaît pendant des heures… Fainéante, va !
— Je vous demande pardon, répondit humblement Simplicie. Je me suis oubliée au bord de la rivière, il y faisait bon… mais je ne serai plus négligente à l’avenir, je réparerai le temps perdu.
Surprise d’un si long discours, peu en harmonie avec le mutisme ordinaire de la jeune fille, Victoire la regarda et vit qu’elle avait pleuré.
— C’est bon, c’est bon, dit-elle d’une voix radoucie, on te gronde, c’est pour ton bien ; on ne veut pas te rendre malheureuse, et puis d’ailleurs tu ne le mérites pas.
Dès le lendemain, Simplicie apparut avec son petit bonnet blanc, qu’elle avait repoussé jusque-là. Il fallait bien se châtier soi-même, s’attacher aux travaux les plus pénibles. Afin de vaincre l’excès d’orgueil qui l’avait fait lever les yeux sur Jean Beauquesne, elle se fit la plus humble des servantes de ferme. Un beau jour Simon stupéfait la vit rentrer avec la cane de cuivre sur l’épaule, comme autrefois, revenant du pré !
— Qu’est-ce qui te prend, ma fille ? lui dit-il, nous avons une servante pour cela ; tu n’as pas besoin de si gros ouvrages ?
— C’est mon plaisir, maître Simon, répondit-elle. Quand je travaille fort, ça me fait du bien.
Son corps fluet se développait en effet dans ces exercices fatigants ; elle avait grandi et pris des forces sans rien perdre de sa grâce. Quand, penchée au bord du douet, sous la fontaine, elle frappait le linge à grands coups de battoir, un lettré eût pensée à cette fille d’un roi de l’antiquité qui lavait elle-même son linge à la rivière.
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