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Chapitre 24

— Jean ! fit Geneviève un soir de la fin de mai, tiens-tu beaucoup à rester à Paris encore un mois ?

Jean rougit. Depuis le départ de Simplicie, il vaguait dans la vie, plein d’un indicible ennui.

— Moi ? dit-il avec la diplomatie des gens qui se sentent en faute. Je n’y tiens pas beaucoup. Il n’y a déjà plus personne.

C’était une grosse erreur ; mais Paris lui semblait vide.

— Si nous partions pour la campagne ? Renée viendra quand nous voudrons…

— Partons, dit Jean d’un air indifférent, bien qu’il se sentît rempli de joie ; je ne demande que deux jours pour mettre mes affaires en ordre.

Il en fallut davantage à Geneviève ; mais à la fin de la semaine, ils arrivèrent comme la première fois, à la tombée du jour, dans la cour du manoir.

Comme la première fois, Jean aperçut une silhouette élégante : la jeune trayeuse, sa cane de cuivre en équilibre sur l’épaule, s’avançait à sa rencontre… La longe de cuir trembla dans la main de la fillette, la cane glissa et tomba… heureusement elle était vide.

— Simplicie ! Ce n’est pas vous ! s’écria Jean en courant à elle. Avec le petit bonnet, en costume de paysanne ? Je vais gronder ma grand-mère.

Renée venait d’entraîner Geneviève dans la salle basse, vers Victoire et Simon qui s’avançaient.

— Ce n’est pas madame Victoire, fit Simplicie à voir basse, c’est moi qui l’ai voulu…

Jean la regardait, muet. Elle avait changé. Ce n’était plus une enfant inconsciente ; c’était une femme qui avait souffert.

— Et je ne vous dis pas seulement bonjour, fit-il en se penchant vers elle pour l’embrasser… Elle recula imperceptiblement, il n’osa avancer, il n’osa même pas lui prendre la main. Elle se baissa pour reprendre la cane de cuivre, il s’en empara et l’emporta résolument dans la salle basse. Elle le suivit sans mot dire. L’instant d’après, quand il eut terminé les compliments de bienvenue, il se retourna pour voir ce qu’était devenue Simplicie. Elle avait disparu, et la cane avec elle. Grommelant quelque chose entre ses dents, il s’élança dans la cour ; mais la jeune fille était déjà loin, il ne put l’apercevoir et rentra un peu confus.

— Maman, dit Jean le lendemain matin en entrant dans la chambre de Geneviève, où se trouvait déjà Renée, dis donc à Simplicie qu’elle n’aille pas traire. Je le lui ai défendu hier, mais elle y est retournée aujourd’hui.

— Quel mal y a-t-il, fit Geneviève, si cela l’amuse ?

— Cela ne convient pas, commençait Jean ; il se mordit les lèvres et fit un retour sur lui-même. Renée l’examinait curieusement. – Il ne convient pas, reprit-il après une courte réflexion, que ta demoiselle de compagnie exerce ici les fonctions d’une fille de ferme…

— Tu n’as pas tout à fait tort, répondit Geneviève. Je lui en parlerai. Mais il ne faut pas non plus donner trop d’importance à cette petite fille…

— La fille d’un homme qui s’est tué à notre service ! riposta Jean avec une sorte d’emportement. Tu n’as pas, je suppose, l’intention de la reléguer pour toute sa vie dans l’humble position d’une servante !

— Je n’ai aucune intention, Jean, dit Geneviève en regardant son fils avec étonnement. Tu es de mauvaise humeur aujourd’hui. Si tu as des observations à me présenter, je t’engage à choisir un moment où tu seras dans des dispositions plus favorables.

Jean se tut. Renée s’approcha de Geneviève et détourna la conversation. Elle aussi avait beaucoup changé ; l’air de la campagne lui était évidemment nécessaire, car elle était frêle pour son âge, et ses nerfs tendus tout l’hiver avaient besoin de calme. Au bout d’un instant, Jean quitta la chambre et alla rôder dans le manoir ; mais ni là, ni dehors, il ne put apercevoir Simplicie, qui semblait s’être faite invisible pour lui.

Au bout de quelques jours, il se trouva dans une disposition d’esprit singulièrement pénible. Tout le monde, excepté lui, voyait Simplicie, et lui parlait ; lui seul ne pouvait arriver à la rencontrer que de loin, ou en présence de nombreux témoins. Plus il recherchait les occasions de la voir, plus elle semblait mettre ses soins à l’éviter. Elle n’allait plus traire les vaches, et Geneviève la trouvait souvent près d’elle pour lui rendre mille petits services comme jadis ; mais elle s’était sans doute créé d’autres occupations, car la douce intimité d’autrefois avait complètement disparu. C’était Renée qu’il trouvait maintenant partout où précédemment il voyait Simplicie. Il aimait bien Renée, mais ce n’était pas la même chose… Il souffrait vaguement, sans pouvoir définir son mal, et par instants se montrait d’humeur bizarre.

Renée tout à coup se mit aussi à disparaître d’une façon inexplicable. On passait des heures sans la voir, et puis elle rentrait les yeux brillants, l’air satisfait, et reprenait l’existence au point où elle l’avait laissée, sans paraître se douter qu’on avait remarqué son absence. À vrai dire, c’est Jean seul qui la remarquait ; intrigué par cette apparence de mystère, il se mit en observation, suivit un jour Renée, et, à son inexprimable surprise, il la vit se diriger vers la vieille maisonnette qu’habitait jadis Saurin. C’est là, dans la pièce d’en bas, qu’elle entra, et derrière les rideaux de calicot à demi écartés, il vit aussi, penchée sur son ouvrage, la tête blonde de Simplicie.

Elle se réfugiait pour travailler dans la maison de son père… c’était bien simple ! Et Renée allait l’y rejoindre ; quoi de plus naturel ? Que pouvaient-elles se dire ? Jean eût été curieux de le savoir, mais il n’avait pas l’habitude d’écouter aux portes, et il se contenta de s’asseoir dans le parterre afin de voir combien de temps les jeunes filles resteraient ensemble.

— Je ne suis pas méchante, disait Renée à la fille du meunier, qui mettait patiemment une grande pièce de toile à un drap antédiluvien. J’en ai l’air parfois, mais au fond, je vous assure que le cœur est bon.

— J’en suis sûre, mademoiselle, fit Simplicie avec douceur.

— Bien sûre ? Vous croyez que j’ai bon cœur ?

La jeune fille leva ses yeux purs sur mademoiselle Reynold et répondit tranchement :

— Oui.

— Je vous ai fait de la peine pourtant, reprit celle-ci.

— Pas exprès.

— Si, exprès, reprit Renée, le visage couvert de rougeur ; c’est un remords qui me tourmente depuis longtemps.

Simplicie la regarda ; un rose plus vif teinta ses joues, puis elle baissa les yeux sur son ouvrage.

— Et d’abord, reprit Renée, avant que je me confesse, dites-moi pourquoi vous vous êtes mise à l’écart, pourquoi au lieu de vivre avec nous, comme à Paris, vous avez repris les habitudes de votre enfance… Personne ici ne le désire, vous le savez bien… pourquoi l’avez-vous fait ?

— Je vais vous le dire, mademoiselle, fit Simplicie.

— Appelez-moi Renée, je vous en prie, dit mademoiselle Reynold avec insistance, ou bien je croirai que vous êtes fâchée contre moi.

— Je ne suis pas fâchée, mademoiselle, mais veuillez m’excuser, je ne le puis. Je vous dirai en même temps pourquoi j’ai repris mes anciennes habitudes.

Simplicie s’exprimait nettement désormais. Le voile qui cachait ses pensées s’était déchiré ; elle voyait clair dans la vie et devant elle, et ses sentiments longtemps médités trouvaient facilement leur expression par la parole.

— Je suis née servante, voyez-vous, dit-elle ; mon père est mort domestique ; s’il avait vécu quelques années de plus, peut-être en serait-il autrement pour moi. Dans sa grande bonté, madame Geneviève a bien voulu me rapprocher d’elle et me traiter presque comme son enfant. C’était très bien de sa part, mais ce n’est pas une raison pour que j’oublie mes devoirs. J’étais devenue orgueilleuse, j’étais tentée de me croire plus que je ne suis ; heureusement, il était temps : j’ai repris ma véritable condition, celle où je dois vivre et mourir, et je ne penserai jamais à m’en plaindre.

— Orgueilleuse, vous ? murmura Renée, touchée jusqu’au fond du cœur par ces humbles paroles, si fières dans leur humilité.

— Oui… on est orgueilleux sans le vouloir, sans s’en douter… C’est mal tout de même, il faut savoir s’en punir, surtout quand on est jeune… Vous êtes bien bonne, mademoiselle, de venir causer avec moi comme ça les après-midi, et pourtant, si j’osais, je vous prierais de ne pas le faire, parce que ça m’habitue à la société de gens plus haut placés que moi, et peut-être qu’après je m’ennuierais avec mes pareils… ce ne serait pas bien non plus.

Elle causait rapidement, avec des mouvements vifs et fiévreux. Renée méditait.

— Vous ne m’avez pas fait de mal, vous ne m’avez fait que du bien, dit bravement Simplicie, qui la regarda en face. Elles se comprirent sur-le-champ, car leurs yeux à toutes deux s’emplirent de larmes.

— Ah ! ces yeux bleus, s’écria Renée en se précipitant dans les bras de la jeune fille. Ces yeux d’ange que j’ai tant fait pleurer !… Simplicie, je vous ai dit que Jean allait se marier, ce n’était pas vrai, c’était pour vous taquiner.

Une grande pâleur envahit le visage de la jeune paysanne. La pensée que son secret était deviné était pour elle la plus douloureuse des tortures. Cependant elle se roidit contre la douleur.

— Vous m’avez rendu service, mademoiselle Renée, dit-elle en s’efforçant d’affermir sa voix. C’est en pensant que M. Jean quitterait la maison que je me suis aperçue combien on m’y avait gâtée, moi qui ne suis qu’une servante.

— Taisez-vous, s’écria Renée au désespoir en lui fermant la bouche avec sa main. Vous êtes un ange, et j’aurai éternellement le remords de vous avoir causé de la peine, et une peine inutile…

Simplicie lui tendit la main, Renée la prit dans ses bras et la serra de toutes ses forces contre son cœur, qui battait vite. Ensuite elle se rassit près d’elle, tout contre sa chaise.

— Vous ne pouvez pas savoir, dit-elle, combien j’aime Jean. Laissez-moi parler de lui, je vous en prie, car il le faut… Après ma mère, c’est lui que j’aime le plus au monde ; maman aurait voulu me voir devenir sa femme, je ne veux pas : je ne suis pas assez bonne pour lui. Je me connais. Je suis impérieuse, brusque, fantasque, égoïste… enfin je suis pleine de défauts, et des défauts les plus antipathiques au caractère de Jean. Il m’aime bien maintenant ; mais si nous étions mariés, nous serions malheureux au bout de huit jours. N’est-ce pas, ma petite amie, que ce serait grand dommage de le voir malheureux ?

— Oh ! oui ! soupira Simplicie avec un élan de tout son être.

— Il faut à Jean une femme douce et simple, qui l’aime… pour lui, qui se plie à ses volontés, enfin une femme comme il n’y en a guère… On verra. Dans tous les cas, la femme de Jean ne sera pas moi. Et maintenant, Simplicie, voulez-vous me dire que vous me pardonnez ?

— Quoi ? fit la jeune fille.

— Le chagrin que je vous ai fait, et qui vous a rendue malade, murmura Renée tout près de son oreille. Il vous aime, vous : vous êtes bonne, vous êtes grande, vous êtes digne de tout ce qu’il y a de meilleur au monde… vous êtes une sainte, vous…

Les larmes des deux jeunes filles coulèrent mêlées sur la toile qui recouvrait les genoux de Simplicie.

— J’ai ma part, dit celle-ci ; elle n’est pas si chétive, il y en a de plus mauvaise, et votre amitié m’est bien douce.

— Et celle de Jean ? dit tout bas Renée. Il vous aime… beaucoup…

— Maître Jean, voyez-vous, dit Simplicie en réunissant toutes ses forces, les mains serrées l’une contre l’autre, maître Jean, c’est mon maître, je lui ai donné ma vie… ne le lui dites pas. Je tâcherai qu’il la prenne et qu’il n’en sache jamais rien. Quand je serai morte, vous pourrez le lui dire… ça me consolera.

Elle se tut ; c’était désormais tout son espoir : après la vie, Jean saurait de quel amour il avait été aimé. Renée la quitta sans bruit, la laissant plongée dans une sorte d’extase où la douleur devenait si éthérée qu’elle se faisait jouissance.

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