Chapitre 7
La pluie avait cessé d’assombrir les vitres. François, revenu de son expédition, en préparait déjà une autre, quand Geneviève prit un grand parti.
— Me permettras-tu, dit-elle à son mari, la veille d’un nouveau départ, d’aller passer le temps de ton absence chez ma mère ?
Victoire tressaillit comme sous la piqûre d’un taon. Si Geneviève prenait l’offensive, la maison ne serait plus tenable !
— Sans doute ! dit François ébahi : je n’ai point de motifs pour t’empêcher d’aller voir ta mère ; mais ne ferais-tu pas mieux de l’inviter à venir ici ? Sa maison n’est ni grande ni commode ; il me semble que pour elle-même ce serait plus agréable d’habiter le domaine, ne fut-ce que quelques jours.
— Je te remercie, dit Geneviève d’une voix nette, qui vibra jusqu’au fond de la salle, mais je serai plus à ma place chez ma mère en ton absence, que ma mère ne serait à la sienne ici. Elle y a été mal reçue, et ni elle ni moi ne sommes d’humeur à le supporter une seconde fois.
— Je vais te dire, François, se hâta d’expliquer madame Beauquesne : ta femme s’est figuré que je n’aime pas Céleste, sur je ne sais quels commérages de servante…
Mélie, sans oser rien dire, regarda la Quesnelle bien en face ; le regard scrutateur du meunier alla de l’une à l’autre, et son opinion fut faite.
— N’importe, ma mère, dit-il ; que vous aimiez Céleste ou que vous ne l’aimiez pas, elle est la mère de ma femme, et à ce titre je lui dois autant de considération que Geneviève vous en doit à vous-même. Elle fera ce qu’il lui plaît, ici comme chez elle. Tu peux le lui dire de ma part, Geneviève ; mais il me semble qu’on ne devrait pas avoir besoin de le lui dire.
— Je te remercie, mon François, dit la jeune femme avec son calme habituel. À l’ordinaire, ma mère viendra me voir ici, quand tu y seras ; mais permets, pendant tes voyages, que j’y aille quelquefois ; le temps me dure quand tu n’es pas là…
— Elle s’ennuie avec nous ! dit aigrement Victoire, nous ne savons pas l’amuser.
— Allons, ne la taquinez pas ; n’est-il pas naturel qu’elle aime sa mère ? Que diriez-vous si depuis mon mariage je m’étais désaccoutumé de vous aimer ?
— Ce n’est pas la même chose, faillit dire Victoire. Elle se retint, mais son fils avait lu sur son visage.
— Faites bon accueil à Céleste pour l’amour de moi, dit-il d’un ton qui ne souffrait pas de réplique. Et toi, ma femme, tu n’as ni conseils ni ordres à recevoir de personne. Tu es la maîtresse de tes actions, puisque ton mari te donne toute liberté !
Victoire ne put contenir son humeur, et faute d’un prétexte réel, elle se rejeta sur le grand reproche des ménagères campagnardes.
— Nous avions bien besoin, dit-elle, de nous embarrasser d’une bru, qui ne sait pas seulement avoir d’enfants ! Si je la taquine, c’est que le cœur me saigne en pensant que vous voilà mariés depuis six mois, et qu’il n’en est pas seulement question !
Les yeux de François et ceux de Geneviève se croisèrent avec un tel rayonnement de tendresse que madame Beauquesne en fut saisie.
— Vous serez grand-mère avant la Pentecôte, dit-il ; mais il n’est pas nécessaire de le crier sur les toits. L’hiver ne fait que de commencer, nous avons le temps d’en parler aux gens.
Victoire se mit à pleurer.
— Est-ce que je ne devais pas être la première à le savoir ? gémit-elle dans son tablier. Une telle joie n’est pas faite pour être tenue secrète, on s’expose à des reproches non mérités…
— Il y aurait une chose, ma mère, dit François impatienté, ce serait de ne point faire de reproches du tout, ni à personne ; chacun s’en trouverait mieux.
La mère se tut, jugeant la leçon suffisante.
— Tu feras tout ce qu’il te plaira, Geneviève, dit-il en se tournant vers sa femme. J’ai en toi pleine confiance ; et ne te laisse pas molester : qui te touche me touche, et je te défendrai mieux que je ne sais me défendre moi-même.
Il sortit, un bras passé autour du cou de la jeune femme. Victoire les regarda s’éloigner avec un sentiment de joie et de colère. Elle avait bien envie de se voir un petit-fils, mais par quelle malchance fallait-il que ce fût en même temps l’enfant de Geneviève !
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