Chapitre 8
L’hiver passa lentement ; la maison Frappier résistait bien aux coups de vent du nord, et le moulin n’arrêta pas son travail un seul jour.
Victoire, silencieuse contre son habitude, allait et venait des celliers aux greniers, méditant sans cesse sur l’événement qui allait donner un héritier à tant de richesses. Elle avait bien désiré cet enfant, et maintenant qu’il allait naître, elle se sentait triste à la pensée de la nouvelle importance que prendrait Geneviève dans la vie de François. Femme, elle le dominait déjà ; mère, que ne serait-ce pas ?
L’objet de tant d’alarmes ne songeait point à affirmer sa domination.
Depuis la visite de Céleste, à l’automne, Geneviève avait pris un grand calme intérieur qui lui manquait parfois jadis, et c’est une simple résolution, celle d’apprendre un métier, qui lui avait donné cette paix profonde. Elle se sentait désormais indépendante, par la seule pensée que son pain quotidien ne dépendait plus, dans le cas d’un malheur, de bontés problématiques de sa belle-mère, mais du travail de ses mains seulement.
François, poussé par les siens, avait fait un contrat de mariage suivant la coutume du pays, où pas une précaution n’est négligée quand il s’agit d’affaires ; par ce contrat, il n’avait pu reconnaître à sa femme que la propriété de quelques pièces de terre, indépendantes du moulin, d’un revenu si modique, qu’en vérité on pouvait le compter à peu près pour rien.
Ce n’est pas que le beau meunier n’eût eu bonne envie de partager avec Geneviève tout ce qu’il possédait ; mais la famille, convoquée par Victoire Beauquesne, lui avait tant démontré l’impossibilité d’aliéner les biens Frappier, tant répété que si lui, François, venait à mourir sans postérité, il serait injuste de dépouiller les siens au profit d’une étrangère, que le pauvre garçon, las de tous ces tiraillements, avait fini par céder.
— Si nous avons des enfants, s’était-il dit, Geneviève sera riche. Sinon, tant que je vivrai, elle n’aura plus besoin de rien, et si je me voyais malade, je ferais mon testament en sa faveur.
Ayant ainsi apaisé les derniers reproches de sa conscience, il avait cédé sur tous les points, excepté sur celui qui donnait à la jeune femme les trois cents francs de revenu, provenant des Clos Gardin. Là-dessus, malgré les récriminations de sa mère, il avait tenu bon, soutenu d’ailleurs par le vieux cousin, qui paraissait s’être pris tout d’un coup d’une affection plus sérieuse que démonstrative pour Geneviève. C’était sans doute une de ces vieilles amitiés cachées qui ressourdent du fond des âmes quand le moment favorable est venu.
Geneviève avait assisté à toutes ces discussions avec une superbe indifférence.
— Puisque je n’ai rien, avait-elle dit un jour à son futur, pourquoi veux-tu absolument me reconnaître quelque chose ? À quoi bon ce mensonge ?
François avait pu lui faire comprendre la nécessité d’assurer son avenir, fût-ce de la façon la plus modeste, mais il n’avait pu la lui faire admettre. Elle s’était retranchée dans son refus, disant : Je comprends bien, mais je ne veux pas.
Il avait passé outre cependant, et elle n’avait plus résisté ; mais dans son âme, elle était blessée de toutes les précautions prises par la famille pour la dépouiller si elle restait veuve sans enfant, et la résolution de gagner son pain de ses propres mains l’avait tourmentée pendant longtemps, jusqu’au jour où le métier à dentelle lui avait révélé tout un monde d’idées jusque-là fermé pour elle.
Les armoires de la maison Frappier, avec leur poussière parfumée, lui avaient appris bien des choses. Elle avait trouvé là, et aussi dans les vieux coffres de bois peint en vert et en rouge, avec des oiseaux et des fleurs jusqu’à l’intérieur des couvercles, des objets bizarres, dont l’usage lui était inconnu, et quelques livres.
Au commencement, les livres lui parurent mystérieux ainsi que le reste. Cette paysanne, qui savait lire passablement et écrire à peu près, ayant eu pour toute instruction l’année d’école qui précède la première communion, essaya vainement de comprendre les ouvrages de philosophie et d’histoire qui lui tombèrent les premiers sous la main. Ces livres dépareillés étaient les restes d’une bibliothèque amassée jadis par un Frappier du dix-huitième siècle, qui de son rustique manoir suivait le mouvement littéraire. La langue qu’ils parlaient se rapprochait cependant plus du langage du pays que ne le serait du parisien moderne ; mais ce n’étaient pas les mots, c’étaient les idées qui demeuraient étrangères à Geneviève.
Un jour, tout au fond d’un coffre, elle trouva un petit volume relié en veau, tranches dorées, imprimé sur un papier mince, ferme et soyeux, avec des caractères de forme délicate ; elle le feuilleta, pour voir s’il contenait des images, et distraitement se mit à lire au haut d’une page. La page finie, elle continua, et le crépuscule la trouva encore assise sur le bord du coffre, lisant toujours avec tant d’attention qu’elle avait mal au cou, à force de le tenir penché sur les caractères qui pâlissaient avec la clarté du jour.
Ce livre, qu’elle comprenait, c’était, ô lecteur, ne criez pas à l’impossible ! c’était Télémaque.
Télémaque, que les enfants lisent avec passion, et dont les hommes faits se moquent, encore qu’il soit écrit dans la plus belle langue, la plus claire, la plus sonore. Télémaque, type du roman d’aventures, où l’innocence trouve sa récompense, où la sagesse guide l’adolescent !… On en peut rire à trente ans ; à quarante on le relit, et l’on y trouve un parfum faible et évaporé, tel que celui des vieux sachets, mais encore doux et subtil.
C’est dans ce livre démodé que Geneviève apprit la valeur des mots ; une page lui en faisait comprendre une autre ; elle s’arrêtait pour réfléchir, et trouvait à la fin ce qui l’avait embarrassée. Aussi, pendant les absences de son mari, ce livre devint-il le compagnon de ses heures de solitude.
Encouragée par le succès de ses fouilles, la jeune femme continua ses recherches dans les armoires mystérieuses, pleines d’une foule d’objets d’époques et de provenances diverses. Elle y trouva de tout : des récits de voyages, des éventails, du rouge, desséché au fond des pots de porcelaine décorée, des boîtes à mouches, des dentelles précieuses, de vieux bijoux ternis et pour la plupart endommagés, des monceaux de fine batiste, des étoffes de soie à fleurs, des gants, si vieux qu’ils se déchiraient sous la main qui les touchait, enfin toutes les ruines élégantes et frivoles d’un monde disparu.
Les objets aidèrent peu à peu Geneviève à comprendre les livres, et les livres nommèrent les objets. Plusieurs générations de Frappier s’étaient succédé dans la vieille maison qui datait de Louis XIV, et comme c’étaient des gens riches, de bonne et ancienne roture, ils frayaient avec les hobereaux du cru. La Révolution avait nivelé tout cela ; les femmes avaient disparu de ce petit coin de terre ; deux hommes devenus veufs de bonne heure s’étaient succédé là, oubliant même les commodités de la vie, devenant de plus en plus paysans jusqu’au jour où Jérôme Frappier avait enseveli son fils de ses mains robustes, qui tremblaient à faire pitié pour cette triste besogne.
Geneviève comprit et apprit ainsi une foule de choses. Des liasses de parchemins et de papiers divers trouvés parmi le reste lui enseignèrent toute la généalogie de la famille de son mari, qu’elle reconstruisit, et qu’elle arriva à connaître mieux que lui. Son langage se purifia, ses manières s’affinèrent, et elle devint de plus en plus pour Victoire Beauquesne une créature étrange et déplaisante.
Quand vint Pâques, Geneviève avait retrouvé le point d’Alençon si longtemps perdu. Elle le faisait avec une dextérité surprenante, comme si elle s’y fut appliquée toute sa vie ; il est juste de dire qu’elle y consacrait presque tout son temps, et que la nature lui avait donné cette rare bonne fortune de doigts agiles, souples, obéissants, qui ne refusent jamais d’exécuter ce que le cerveau commande. Encore un an ou deux d’exercice, et la jeune femme pouvait devenir la plus habile dentellière de la province… Mais elle ignorait la valeur du talent qu’elle venait d’acquérir, et ne s’en montra ni plus ni moins fière. D’ailleurs, la layette de l’enfant à naître la préoccupait, et elle y donna tous ses soins.
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