2.1
La jeune cervelle de l’enfant s’enrichissait de nouvelles images ; grâce à l’extrême finesse de son ouïe, il pénétrait de plus en plus loin dans la nature qui l’entourait. Au-dessus et autour de lui continuait à régner une obscurité complète et impénétrable ; ces ténèbres étaient suspendues au-dessus de sa tête comme un lourd nuage ; et quoiqu’elles eussent pesé sur lui dès sa naissance, quoiqu’on pût croire qu’il s’habituerait à son malheur, il était cependant dans sa nature de tendre sans cesse, en quelque sorte instinctivement, à s’affranchir de ce sombre voile. Ces élans inconscients vers la lumière inconnue, qui ne laissaient pas à l’enfant un seul instant de répit, se traduisaient sur son visage par l’expression, de plus en plus profonde, d’un vague et pénible effort.
Cependant, lui aussi, il goûtait des moments de contentement serein, de pures extases enfantines : c’était quand les impressions extérieures qui lui étaient accessibles lui procuraient quelque nouvelle et forte sensation, l’initiaient à de nouveaux phénomènes du monde invisible. La grande et puissante nature ne demeurait pas complètement fermée au jeune aveugle. Ainsi, un jour qu’on l’avait mené sur un point isolé, au bord de la rivière, il écoutait avec une attention particulière le doux clapotement de l’eau, loin sous ses pieds, et, le cœur plein d’effroi, il s’accrochait à la robe de sa mère, en écoutant rouler jusqu’au bas les petits cailloux qui s’échappaient de dessous ses pieds. À partir de ce moment, il se représentait la profondeur sous la forme d’un doux clapotement de l’eau au pied d’un rocher ou d’un murmure effrayé de pierres roulant le long d’une pente.
Le lointain tintait dans ses oreilles sous la forme d’une chanson qui mourait vaguement ; et quand le tonnerre éclatait en résonnant dans les cieux, remplissant l’espace et se perdant avec un grondement courroucé derrière les nuages, le petit aveugle écoutait avec attention, plein d’un effroi pieux ; son cœur s’épanouissait et dans sa tête naissait une image grandiose de l’immensité des hauteurs célestes.
C’est ainsi que les sons constituaient pour lui la principale et immédiate expression du monde extérieur ; les autres sensations ne servaient qu’à compléter les impressions de l’ouïe, dans lesquelles, comme dans des moules, se fondaient toutes ses images.
De temps en temps, par quelque tiède après-midi, quand tout se taisait à l’entour, quand le mouvement humain s’apaisait et que dans la nature régnait ce calme particulier sous lequel on ne sent que le courant incessant et silencieux de la force vitale, — sur le visage du jeune aveugle apparaissait une expression caractéristique. Il semblait que, sous l’influence de la paix extérieure, il surgît des profondeurs de son âme des bruits perceptibles pour lui seul, et auxquels il paraissait prêter l’oreille avec une attention extrême. En le voyant dans ces moments-là, on pouvait croire que la pensée indistincte qui venait de naître dans son esprit commençait à résonner en lui comme une vague mélodie.