‹ Le Musicien aveugleChapitre 14 sur 62 · 2.3

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Il faisait une belle soirée d’été. L’oncle Maxime se prélassait dans le jardin, et le père était occupé, selon son habitude, quelque part dans un champ éloigné. Tout était calme dans la cour et partout le village s’endormait ; dans l’office, les causeries des serviteurs et des servantes avaient cessé. Il y avait déjà une demi-heure que l’enfant était couché.

Il était à moitié endormi. Depuis quelque temps, dans sa tête, un étrange souvenir se rattachait à cette heure de sérénité. Certainement il ne voyait pas comment se rembrunissait le ciel éclatant, comment les cimes noires des arbres se balançaient en dessinant leurs silhouettes dans l’azur des astres, comment s’assombrissaient les toits de chaume des bâtiments environnants, comment l’obscurité bleuâtre se répandait sur la terre avec l’or fin de la clarté lunaire et stellaire. Mais voilà déjà quelques jours qu’il s’endormait sous l’influence de quelque impression particulière qui le charmait, et dont le lendemain il ne pouvait se rendre compte.

Quand le sommeil obscurcissait de plus en plus ses sens, quand le frôlement confus des hêtres s’interrompait complètement, quand il cessait de distinguer et l’aboiement éloigné du chien du village, et le chant du rossignol au delà de la rivière, et le tintement mélancolique des grelots du poulain qui paissait dans la prairie, quand ces murmures s’effaçaient et se perdaient, il lui semblait alors que tous ces bruits, se confondant en un seul ensemble coordonné et harmonieux, entraient doucement dans sa chambre et tournaient pendant longtemps au-dessus de son lit, le plongeant dans des rêves indéfinis, mais étonnamment agréables. Le lendemain, il se réveillait attendri et adressait à sa mère la question suivante :

— Qu’y avait-il donc, hier soir ?… Qu’était-ce que cela ?…

La mère ne savait pas de quoi il s’agissait et pensait que c’étaient des rêves qui agitaient le sommeil de l’enfant. Elle le mettait elle-même au lit, et s’en allait quand il commençait à s’endormir, sans remarquer rien de particulier. Mais le lendemain le petit garçon lui parlait encore de quelque chose qui l’avait troublé fort délicieusement la veille.

— C’est si bon, si bon, maman ! Qu’est-ce que c’est donc que cela ?

Un soir, elle se décida à rester près du lit de l’enfant un peu plus longtemps pour s’expliquer cette étrange énigme. Elle était assise sur la chaise, à côté de son lit, en touchant machinalement les mailles de son tricot et en écoutant la calme respiration de son Piétroussia 1. Il semblait complètement endormi quand tout à coup, dans l’obscurité, sa douce voix se fit entendre :

— Maman, tu es là ?

— Oui, oui, mon fils…

— Va-t’en, je t’en prie, cela te craint, et jusqu’à présent cela n’est pas encore venu. Je me suis déjà assoupi et cela n’est pas encore arrivé. Va-t’en donc, je t’en prie…

La mère écoutait avec une profonde surprise ce murmure plaintif de l’enfant à demi ensommeillé, parlant de ses rêves avec assurance, comme de quelque chose de réel. Néanmoins elle se leva, se pencha sur son fils pour le baiser au front et sortit doucement, décidée à s’approcher, sans être aperçue, de la fenêtre ouverte, du côté du jardin.

Elle avait à peine eu le temps de faire le tour quand l’énigme s’expliqua. Elle entendit tout à coup les sons doux et changeants d’un chalumeau, qui venaient de l’écurie, confondus avec le frôlement du vent du midi. Elle comprit aussitôt que c’étaient justement ces douces et naïves modulations d’une simple mélodie qui, s’exhalant précisément à l’heure incertaine de l’assoupissement, plongeaient son petit Pierre dans des rêveries si agréables.

Elle s’arrêta elle-même et resta pendant quelque temps debout, écoutant avec attention les mélodies pénétrantes et touchantes d’une chanson petite-russienne ; puis, complètement rassurée, elle se dirigea dans la sombre allée du jardin, vers l’oncle Maxime.

— Il joue bien, ce Jokhime, pensa-t-elle ; c’est étrange. Quel sentiment délicat chez ce travailleur à l’extérieur si rude !

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