‹ Le Musicien aveugleChapitre 15 sur 62 · 2.4

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Et Jokhime jouait en effet très bien. Même le violon ne lui faisait pas peur, et il fut un temps où les dimanches personne, dans l’auberge, ne, savait jouer mieux que lui le cosatchok2, ou le joyeux cracoviak polonais. Quand, assis sur le banc, au coin, le violon fortement serré contre son menton rasé, son haut bonnet d’astrakan planté à la diable sur l’occiput, il touchait de son archet recourbé les cordes tendues, c’était chose rare que quelqu’un pût rester en place dans l’auberge. Même le vieux Juif borgne qui accompagnait Jokhime sur la contrebasse s’animait jusqu’au dernier point. Il semblait que son gauche instrument fût éreinté par les efforts qu’il devait se donner pour suivre avec ses lourdes notes de basse les notes légères, chantantes et sautillantes du violon de Jokhime, et le vieux Jacob lui-même, avec de forts mouvements d’épaules, tournait sa tête chauve, recouverte d’une calotte, et sursautait tout entier à la mesure de la pétulante et agile mélodie. Que dire donc des chrétiens, dont les jambes sont depuis longtemps conformées de telle manière qu’aux premiers sons d’un joyeux air de danse, elles commencent d’elles-mêmes à se plier et à frétiller sur place ?

Mais depuis que Jokhime s’était épris de Maria, la domestique du seigneur voisin, il cessa d’aimer autant son gai violon. Il est vrai que cet instrument ne l’avait pas aidé à vaincre le cœur de l’alerte fille, et Maria préféra la face rasée d’un laquais allemand de son maître, à la hure moustachue de l’artiste petit-russien. Dès lors on n’entendit plus son violon dans l’auberge et aux veillées. Il l’accrocha à un clou de l’écurie, sans s’inquiéter si, à cause de l’humidité et de sa négligence, les cordes de son instrument autrefois favori ne se casseraient pas une à une. Et le bruit qu’en mourant elles faisaient entendre était tellement plaintif, que les chevaux hennissaient en témoignage de sympathie, et tournaient avec étonnement leur tête vers le musicien.

À la place du violon, Jokhime acheta d’un marchand ambulant, un montagnard des Carpathes, un chalumeau en bois. Il pensait évidemment que ses notes, douces et tendres, correspondraient mieux à sa destinée amère, exprimeraient mieux le chagrin de son cœur. Mais le chalumeau montagnard trompa ses espérances. Il en essaya une dizaine de toutes les manières, qu’il écourtait, trempait dans l’eau, séchait, au soleil, suspendait à l’aide d’une ficelle sous le toit pour les éventer ; mais rien n’y faisait : le chalumeau montagnard n’obéissait pas au cœur du Petit-Russien ; il sifflait là où il fallait chanter, criait là où il attendait de lui un trille langoureux, et, en général, ne se pliait guère à l’humeur de son âme. Alors, il se fâcha contre tous les montagnards vagabonds, s’étant complètement convaincu qu’aucun d’eux n’était en état de lui fournir un bon chalumeau ; enfin il se décida à en fabriquer un de ses propres mains. Pendant quelques jours il erra, ses gros sourcils froncés, dans les champs et les marécages, s’approchant de chaque saule, examinant ses branches, en coupant quelques-unes ; et, à ce qu’il semblait, il ne trouvait toujours pas son affaire. Ses sourcils continuaient donc à rester froncés, et il allait en avant, poursuivant ses recherches. Enfin il tomba sur un endroit, près d’une petite rivière qui coulait nonchalamment. L’eau balançait à peine les têtes blanches des nénufars d’une petite crique ; la multitude des saules serrés l’un près de l’autre et penchés tristement, songeusement vers la sombre et calme profondeur des ondes empêchait les vents d’y arriver. Jokhime écarta les arbres, s’approcha de la petite rivière, s’arrêta un instant, et, en clin d’œil, il sentit que là justement il allait trouver ce qu’il lui fallait. Les rides de son front s’effacèrent. Il tira de la tige d’une de ses bottes un couteau pliant attaché à une petite courroie, promena son regard attentif sur les arbres de la saulaie chuchotant entre eux d’un air pensif, et s’approcha délibérément d’un tronc haut et droit qui se balançait au-dessus de la berge escarpée, creusée par les eaux. Il lui donna un coup de ses doigts sans cause évidente, reconnut avec joie qu’il se balançait avec des oscillations élastiques dans les airs, écouta avec attention le murmure de son feuillage et secoua la tête.

— Le voilà donc, enfin ! dit-il tout heureux.

Et il jeta dans la petite rivière toutes les branches qu’il avait précédemment coupées.

Le chalumeau fut réussi à merveille. Après avoir séché le saule, il en brûla le cœur avec un fil de fer rougi, perça de la même manière six trous ronds, coupa de biais le septième, et boucha solidement une extrémité avec un bouchon de bois, où il laissa une petite fente. Puis il le fit sécher une semaine entière au bout d’une ficelle mince, et l’instrument resta de la sorte brûlé par le soleil et éventé par les vents sonores. Après quoi il le racla soigneusement à l’aide de son couteau, le polit avec du verre et le frotta fortement avec un morceau de gros drap. Le sommet en était tout à fait rond ; à partir de son milieu descendaient des facettes égales et comme polies, sur lesquelles il imprima, à l’aide de morceaux de fer recourbés et rougis au feu, différentes arabesques compliquées. Après avoir rapidement joué quelques gammes roulantes, il secoua la tête d’un air de contentement, et le cacha à sa portée, près de son lit. Il ne voulait pas faire son premier essai musical au milieu des agitations de la journée. Mais en revanche, le soir même on entendit s’exhaler du côté de l’écurie des modulations tendres et mélancoliques, des notes vibrantes.

Jokhime était complètement satisfait de son chalumeau. Il semblait qu’il fît partie de lui-même, que les sons produits par l’instrument coulassent de sa propre poitrine réchauffée et attendrie ; chaque dégradation du sentiment qui l’agitait, chaque nuance de son violent chagrin vibrait immédiatement dans son chalumeau merveilleux, s’en détachait doucement et s’envolait, harmonieuse, au milieu de la nuit, qui écoutait, attentive, sans perdre une seule note.

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