‹ Le Musicien aveugleChapitre 16 sur 62 · 2.5

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À présent Jokhime était amoureux de son chalumeau et célébrait avec lui sa lune de miel. Dans la journée il remplissait très ponctuellement son devoir de valet d’écurie, menait les chevaux à l’abreuvoir, les attelait, sortait avec Madame ou avec Maxime. De temps en temps, quand il jetait un coup d’œil du côté du village voisin, où demeurait la cruelle Maria, le chagrin commençait à lui ronger le cœur. Mais à la tombée de la nuit, il oubliait tout au monde, et l’on eût dit que l’image même de la jeune fille aux sourcils noirs se couvrait d’un voile. Cette image perdait de sa précision cuisante, se dessinait devant lui sur un fond troublé, juste de quoi imprimer aux sons du chalumeau merveilleux un caractère de pensive mélancolie.

C’est en proie à celle extase musicale, qui s’épanchait tout entière en de vibrantes mélodies, que Jokhime était couché ce soir-là dans son écurie. Le musicien oubliait complètement l’inhumaine beauté, perdant même de vue sa propre existence, quand tout à coup il tressaillit et se souleva sur son lit. Au passage le plus pathétique, il sentit qu’un petite main promenait rapidement ses doigts légers sur son visage, se glissait jusqu’à ses mains, et puis se mettait à tâter, en quelque sorte fiévreusement, le chalumeau. Et en même temps il entendit près de lui une respiration rapide, haletante et saccadée.

Il prononça vivement la formule de conjuration habituelle : « Tsour tobi, peck tobi. » Puis :

— Est-ce un envoyé de Dieu ou du diable ? ajouta-t-il aussitôt pour savoir s’il n’avait pas affaire à l’Esprit malin.

Mais le rayon de la lune qui s’insinuait par la porte ouverte de l’écurie, lui montra immédiatement qu’il s’était trompé. Près du lit se tenait le petit panitch3 qui tendait avidement vers lui ses petits bras.

Une heure après, la mère, désirant jeter un coup d’œil sur son Piétroussia endormi, ne le trouva plus au lit. Au premier moment elle eut peur, mais bientôt l’instinct maternel lui souffla où il fallait aller chercher le garçonnet.

Jokhime devint tout confus quand, s’étant arrêté pour reprendre haleine, il vit subitement dans l’écurie sa bonne maîtresse. Elle était là, évidemment depuis quelques instants déjà, écoutant son jeu et regardant l’enfant qui s’était assis sur le lit, enveloppé de la demi-pelisse de Jokhime, et continuait toujours à prêter une oreille avide à la chanson interrompue.

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