2.6
Dès lors, chaque soir, le garçonnet allait trouver Jokhime dans l’écurie. L’idée ne lui venait même pas de prier Jokhime de jouer quelque chose dans la journée. Il semblait que l’agitation et le mouvement du jour excluaient de son imagination la possibilité de ces douces mélodies. Mais aussitôt que le crépuscule tombait sur la terre, Pierre éprouvait une impatience fébrile. Le thé du soir et le souper n’étaient pour lui qu’une indication lui annonçant que l’instant désiré approchait, et la mère, qui d’instinct n’aimait pas ces séances musicales, ne pouvait cependant défendre à son cher enfant de courir chez le palefrenier et de passer avec lui à l’écurie deux heures au moins avant de se coucher.
Ces heures étaient à présent pour le jeune garçon les moments les plus heureux de la journée, et la mère constatait avec une cuisante jalousie que les impressions du soir agissaient encore sur l’enfant pendant la journée suivante, qu’à ses caresses même il ne répondait plus avec le même amour et que jusque dans ses bras, jusque sous ses baisers, il se ressouvenait, avec un air pensif, de la chanson savourée la veille.
Alors elle se rappela que, les années auparavant, dans la pension de Mme Radietzky, elle étudiait, entre autres arts d’agrément, la musique. Il va sans dire qu’en vérité ce souvenir n’était pas des plus agréables, car il se liait avec celui d’une maîtresse de piano, Mlle Klaps, une vieille fille allemande, très maigre, très prosaïque et surtout très sévère. Cette demoiselle, extrêmement bilieuse, qui cassait très habilement les doigts de ses élèves, pour leur donner la souplesse nécessaire, tuait en même temps chez ses pupilles, avec un succès remarquable, tout sentiment de la poésie musicale. La seule présence de Mlle Klaps, grâce à ses procédés pédagogiques, la remplissait d’effroi et lui était insupportable. Voilà pourquoi, une fois sortie de la pension, et même quand elle fut mariée, Anna Mikhaïlovna n’eut même pas l’idée de reprendre ses exercices musicaux. Mais à présent, en écoutant le flûtiste petit-russien, elle sentait s’éveiller dans son âme, avec la jalousie, le sentiment de la mélodie, et l’image de la maîtresse allemande disparaître peu à peu. Le résultat fut que Mme Popielsky pria son mari de faire venir un piano de la ville.
— Comme tu voudras, ma colombe, répondit le mari exemplaire. Il me semblait que tu n’aimais pas trop cet instrument…
Le même jour, une lettre était envoyée à la ville, mais jusqu’au moment où le piano put être acheté et amené dans la maison, il devait se passer au moins deux à trois semaines.
Et pendant cet intervalle, chaque soir résonnaient à l’écurie des appels mélodieux, et Pierre y courait, sans même plus demander la permission à sa mère.
L’odeur sui generis de l’écurie se mêlait à l’arôme de l’herbe sèche et à la senteur aiguë des courroies de cuir mégi. Les chevaux mâchaient paisiblement, au bruit léger du foin qu’ils tiraient du râtelier ; quand le flûtiste s’arrêtait pour reprendre haleine, on entendait distinctement, venant du jardin, le murmure des hêtres verts. Le petit Pierre restait assis comme charmé, et écoutait.
Il n’interrompait jamais le musicien, et ce n’était qu’aux moments où celui-ci s’arrêtait lui-même et où le silence régnait pour deux ou trois minutes, que l’enchantement muet du petit garçon faisait place à des transports passionnés. Il tendait ses bras vers le chalumeau, le prenait dans ses mains tremblantes et l’appliquait contre ses lèvres. Et comme, alors, son haleine était entrecoupée, les premiers sons en étaient indécis et chevrotants. Mais peu à peu il commença à se rendre de plus en plus maître de ce simple instrument. Jokhime disposait ses doigts sur les trous, et quoique sa petite main pût à peine les couvrir, il s’habitua néanmoins assez vite aux sons de la gamme. Et chaque note avait pour lui sa physionomie particulière, son caractère propre ; il savait déjà dans lequel de ces trous vivait chacun de ces sons, d’où il fallait le faire sortir ; et parfois, quand, sous les doigts de Jokhime, naissait quelque simple mélodie, les doigts de l’enfant commençaient aussi à remuer. Il se représentait avec une évidence complète les tons successifs disposés à leur place habituelle.