‹ Le Musicien aveugleChapitre 18 sur 62 · 2.7

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Enfin, au bout de trois semaines, le piano arriva de la ville. Pierre était dans la cour et écoutait anxieusement le va-et-vient des ouvriers qui se préparaient à entrer dans l’appartement « la musique » qui venait d’arriver. Elle était évidemment bien pesante, car au moment où l’on commençait à l’enlever, le chariot craquait et les hommes soufflaient et respiraient péniblement. Ils se mirent en marche, à pas cadencés et lourds, et, à chacun de leurs pas, quelque chose d’étrange résonnait, grondait et tintait au-dessus de leurs têtes. Lorsqu’on déposa par terre, au salon, cette singulière « musique », elle fit de nouveau retentir un grondement sourd, comme si elle menaçait quelqu’un de sa puissante colère.

Tout cela produisait sur Pierre une impression voisine de la peur, et ne prédisposait guère l’enfant en faveur du nouvel hôte inanimé, mais courroucé. Il était allé dans le jardin et n’entendit pas les hommes installer l’instrument, et le pianiste arrivé de la ville le remonter avec sa clef, essayer les touches et accorder les cordes, en fil de fer. Ce ne fut que quand tout fut fini que la mère fit appeler Pierre.

À présent, armée d’un instrument viennois sorti du meilleur atelier, Anna Mikhaïlovna était sûre d’avance de triompher du simple chalumeau rustique. Elle était sûre que Pétia 4 oublierait maintenant et l’écurie et le flûtiste, et que toutes ses joies, c’est d’elle qu’il les recevrait. Elle jeta un coup d’œil joyeux sur l’enfant et sur Jokhime qui entraient timidement avec Maxime. Le valet d’écurie, qui avait demandé la permission d’écouter la « musique d’au-delà des mers », se tenait près de la porte, les yeux craintivement fixés sur le plancher et laissant pendre son toupet 5. Quand l’oncle Maxime et Pétia eurent pris place sur la chaise longue, Anna Mikhaïlovna donna subitement un coup sur les touches du piano.

Elle jouait un morceau qu’elle avait appris en perfection dans la pension de Mme Radietzky, sous la direction de Mlle Klaps. C’était quelque chose de pas trop bruyant, mais d’assez compliqué, et qui demandait une souplesse notable des doigts. Au concours de fin d’année, Anna avait reçu pour ce morceau des éloges mérités qui s’adressaient moins à elle-même qu’à sa maîtresse de piano. À présent la jeune femme le jouait dans le dessein de remporter une autre victoire : celle d’attirer plus près d’elle le cœur de son fils, qu’avait conquis le chalumeau du petit-russien.

Cette fois, cependant, ses espérances furent déçues. L’instrument viennois n’était pas de taille à se mesurer avec la branche de saule de l’Ukraine 6. Il est vrai que l’instrument viennois avait pour lui des moyens puissants, un bois précieux, des cordes excellentes, le rare travail d’un ouvrier viennois, la richesse d’un vaste registre. Mais le chalumeau de l’Ukraine, lui aussi, trouva, en revanche, puisqu’il était chez lui, des alliés dans la nature même de l’Ukraine natale.

Avant que Jokhime l’eût coupé avec son couteau, qu’il eût brûlé le cœur du bois avec un morceau de fer rougi, il se balançait ici, au bord de la petite rivière natale que l’enfant connaissait depuis si longtemps ; il était caressé par le même soleil de l’Ukraine, éventé par le même vent que l’enfant, jusqu’au moment où l’œil perçant du flûtiste l’avait remarqué sur le bord escarpé, creusé par les eaux. Et à présent le nouveau venu avait de la peine à lutter contre un simple chalumeau local, parce que celui-ci s’était révélé à l’aveugle à l’heure douce de l’assoupissement, dans le murmure mystérieux de la nuit, au frôlement des hêtres qui s’endormaient au sein même de la nature natale.

Mme Popielsky était également loin d’avoir la force de Jokhime. Il est vrai que ses doigts fins étaient plus agiles et plus souples ; la mélodie qu’elle jouait était plus savante et plus riche, et Mlle Klaps s’était donné beaucoup de peine pour former son élève. Mais, en revanche, Jokhime avait le sentiment musical inné, il aimait et souffrait ; il s’adressait, avec son amour et son chagrin, à sa nature natale : c’était cette nature qui lui apprenait ses airs simples, aussi bien que les bruits de la forêt, le doux bruissement des herbes dans les steppes, et la mélancolique, la vieille chanson qu’il avait entendue dans le temps au-dessus de son berceau d’enfant.

Oui, l’instrument viennois avait de la peine à vaincre le chalumeau du petit-russien. Une minute ne s’était pas encore écoulée que l’oncle Maxime frappa tout à coup rudement de sa béquille contre le plancher. Quand Anna Mikhaïlovna tourna la tête de son côté, elle vit sur le visage pâli de Pierre la même expression qu’avait l’enfant gisant sur l’herbe, le jour mémorable de la première promenade du printemps.

Jokhime regarda le petit aveugle avec sollicitude, et jetant un coup d’œil dédaigneux sur la « musique allemande », il se retira, en faisant sonner fortement ses gros souliers sur le plancher du salon.

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