‹ Le Musicien aveugleChapitre 19 sur 62 · 2.8

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Cet insuccès coûta à la pauvre mère beaucoup de larmes et quelque honte. Comment, elle « la gracieuse Mme Popielsky », qui avait entendu le tonnerre des applaudissements d’un « public choisi », se sentir aussi cruellement vaincue, et par qui ? par un simple valet d’écurie, avec son stupide chalumeau ! Quand elle se rappelait le regard dédaigneux du Petit-Russien, après son concert manqué, les couleurs de la colère conviaient son visage, et elle détestait sincèrement « ce dégoûtant valet ».

Et cependant, chaque soir, quand, son fils s’en allait à l’écurie, elle ouvrait la fenêtre, s’y accoudait et prêtait avidement l’oreille. D’abord elle écoutait avec un sentiment de dédain irrité, uniquement préoccupée de saisir le côté ridicule de ce « sot gazouillement » ; mais petit à petit — sans même s’en rendre compte elle-même — le « sot gazouillement » commençait à s’emparer de son attention, et elle s’absorbait dans ces mélodies tristement rêveuses. En se reprenant, elle se demandait en quoi consistait leur attrait, le secret de leur charme : et peu à peu ces soirées bleues, les ombres indéfinies du crépuscule et l’admirable harmonie de la chanson avec la nature résolvaient cette question.

— Oui, pensait-elle à part soi, vaincue et conquise à son tour, il y a là un sentiment vrai, tout à fait particulier, une poésie pénétrante qu’on n’apprend pas dans les cahiers de musique.

Et c’était la vérité. Le secret de cette poésie consistait dans cette merveilleuse union entre le Passé, mort depuis longtemps, et la Nature, éternellement vivante, éternellement parlante au cœur de l’homme, la Nature, témoin de ce Passé. Et lui, le rude moujik aux bottes cirées de goudron, aux mains calleuses, portait en lui cette harmonie, ce vivant sentiment de la Nature !

Et elle s’avouait que la fière panny7 s’effaçait devant le valet d’écurie. Elle oubliait et ses rudes vêtements et son odeur de goudron ; et à travers les rythmes touchants de la chanson, elle se rappelait son visage débonnaire, avec une expression douce, des yeux gris et ce sourire timide et fin au-dessous de ses longues moustaches. De temps en temps la colère colorait de nouveau le visage et les tempes de la jeune femme : elle sentait que, dans la lutte pour le cœur de son enfant, elle s’était mise au niveau de ce valet, sur le même pied, et que c’était lui, le valet, qui avait vaincu.

Et les arbres bruissaient au-dessus d’elle dans le jardin ; la nuit commençait à allumer, de plus en plus nombreux, ses feux dans l’azur du ciel, et répandait sur la terre une obscurité bleuâtre. En même temps, dans l’âme de la jeune femme, les mélodies de Jokhime versaient un chagrin brûlant. Elle s’humiliait chaque jour davantage et apprenait de mieux en mieux à posséder le secret simple de la poésie pure, innée et sans artifice.

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