2.9
Oui, le moujik Jokhime éprouvait un sentiment vif et sincère ! Et elle ? Était-il possible qu’elle n’eût pas une parcelle de ce sentiment ? Mais alors pourquoi est-ce donc qu’elle sent une telle chaleur dans sa poitrine, que son cœur bat d’une façon si inquiétante et que les larmes sont prêtes, malgré elle, à jaillir de ses yeux ? N’est-ce pas le sentiment, le sentiment intense de l’amour pour son enfant aveugle et déshérité qui s’éloigne d’elle pour courir vers Jokhime, et auquel elle ne sait pas procurer un plaisir aussi vif ?
Elle se rappelait l’expression de douleur provoquée par son jeu sur le visage du garçon ; alors des larmes brûlantes coulaient de ses yeux, et elle avait peine à contenir les sanglots qui lui étreignaient la gorge. Pauvre mère ! La cécité de son enfant était devenue son éternelle infirmité incurable, à elle aussi. Elle se traduisait par sa tendresse exagérée et maladive, par ce sentiment qui l’absorbait tout entière et qui liait, par mille fibres invisibles, son cœur endolori au cœur souffrant de son enfant. C’est pourquoi des choses qui, chez une autre personne, n’auraient provoqué qu’un peu de dépit, — cette étrange rivalité avec un flûtiste petit-russien, — étaient pour elle une source de souffrances intolérables.
Ainsi passait le temps, sans soulagement pour elle, mais en revanche non sans quelque utilité : elle commença à sentir en elle les afflux du même sentiment vif de la mélodie et de la poésie qui l’avait si vivement charmée dans le jeu de Jokhime. Alors l’espoir renaquit dans son cœur. Sous l’influence de subits accès de confiance en soi-même, elle s’approcha plusieurs fois par jour de son instrument et en souleva le couvercle, avec l’intention d’étouffer, sous l’ouragan terrible des touches, le faible chalumeau. Mais, à chaque fois, un sentiment d’incertitude et de pudique appréhension l’en empêchait. Elle se rappelait le visage de son enfant souffrant et le regard dédaigneux de Jokhime, et ses joues brûlaient de honte, dans la nuit, et sa main se bornait à voltiger sur les touches avec une avidité effrayée.
Néanmoins, de jour en jour l’intime conscience de sa force augmentait en elle, et, choisissant un moment où l’enfant jouait entre chien et loup dans une allée éloignée ou était à se promener, elle se mettait devant le piano. Elle ne fut point trop satisfaite de ses premiers essais : ses mains n’obéissaient pas à sa conception musicale, les sons de l’instrument paraissaient d’abord étrangers à la disposition de son âme. Mais petit à petit cette disposition se reflétait en eux avec une aisance et une ampleur croissantes. Les leçons du Petit-Russien n’étaient pas perdues, et son aident amour maternel, sa subtile intuition de ce qui empoignait par excellence le cœur de son enfant, lui permirent de s’assimiler bien vite ces leçons. À présent ses mains ne jouaient plus des compositions compliquées et bruyantes, des morceaux classiques : c’était une douce chanson, une triste rêverie de l’Ukraine qui résonnait et pleurait dans les pièces sombres, attendrissant son cœur maternel.
Enfin, elle acquit assez d’assurance pour entrer en lutte ouverte avec son adversaire : et voilà que, chaque soir, commença à s’engager, entre la demeure seigneuriale et l’écurie de Jokhime, un étrange concours. Les trilles changeants du chalumeau s’envolaient doucement de la remise au toit de chaume, et à leur rencontre, venant des fenêtres grandes ouvertes du château qui reflétaient à travers le feuillage des hêtres la lumière de la lune, couraient les accords charmants et pleins du piano.
D’abord, ni Piétroussia ni Jokhime ne voulaient faire attention à cette musique « artificieuse » de la maison du maître — musique contre laquelle ils étaient prévenus. L’aveugle fronçait même les sourcils et stimulait avec impatience Jokhime quand l’autre s’arrêtait.
— Eh ! joue donc, joue !…
Mais trois jours ne s’étaient pas écoulés, que ces arrêts devinrent de plus en plus fréquents. Jokhime mettait à chaque instant son chalumeau de côté et commençait à prêter l’oreille avec une attention de plus en plus grande ; et pendant les pauses, le jeune garçon, lui aussi, s’oubliait à écouter et ne pensait plus à stimuler son ami. Enfin, Jokhime prononça d’un air pensif :
— Tiens, mais c’est magnifique !… Alors, voilà donc comment il est, cet instrument-là !…
Et puis, de l’air pensif et distrait d’un homme qui écoute quelque chose avec attention, il prit l’enfant dans ses bras et traversa avec lui le jardin, en se dirigeant vers la fenêtre ouverte.
Il s’imaginait que « Madame » jouait pour son propre plaisir et ne s’inquiétait pas d’eux. Mais Anna Mikhaïlovna comprenait que le chalumeau rival s’était tu ; elle entrevoyait sa victoire, et son cœur battait de joie.
En même temps sa colère contre Jokhime tombait complètement. Elle était heureuse et reconnaissait que c’était à lui qu’elle était redevable de ce bonheur. Il lui avait appris à reconquérir son enfant ; et si désormais son fils allait recevoir d’elle des trésors entiers de nouvelles impressions, c’est à lui, le moujik flûtiste, leur maître commun, qu’ils devraient tous les deux en savoir gré.