2.10
La glace était rompue. Le lendemain, Piétroussia pénétra avec une curiosité craintive dans le salon, où il n’était pas entré depuis le moment où s’y était installé « l’hôte de la ville » qui lui avait paru si méchant et si criard. Maintenant, ses mélodies de la veille avait conquis l’ouïe du garçonnet et modifié ses rapports avec l’instrument. Avec les derniers vestiges de son ancienne timidité, il s’approcha de la place où se trouvait le piano, s’arrêta à une certaine distance, et prêta l’oreille. Il n’y avait personne dans le salon. La mère était assise avec son ouvrage dans l’autre pièce, et, retenant sa respiration, le regardait, admirant chacun de ses mouvements, chaque changement d’expression qui survenait sur le visage nerveux de l’enfant.
Il tendit de loin sa main, il toucha la surface polie de l’instrument, et se retira aussitôt en arrière, timidement. Après avoir répété cette expérience deux ou trois fois, il s’approcha davantage et se mit à étudier soigneusement le piano, se penchant jusqu’à terre pour en tâter les pieds, et faisant le tour de tous ses côtés libres. Enfin sa main tomba sur les touches lisses.
Le son faible d’une corde résonna, indécis. Le garçon écouta pendant longtemps les vibrations déjà abolies pour l’ouïe de la mère ; puis, avec l’expression d’une attention extrême, il frappa la touche suivante. Ensuite, promenant sa main sur tout le clavier, il arriva aux notes élevées. À chaque son il s’arrêtait un peu de temps ; et un à un, ils vacillaient, vibraient et mouraient dans l’espace. Le visage de l’aveugle exprimait, avec une tension excessive, un plaisir extrême ; il était évident qu’il admirait chaque son en particulier ; et déjà, dans ce délicat souci des sons élémentaires, parties constituantes d’une future mélodie, se révélait comme un tempérament d’artiste.
Mais en même temps il apparaissait que l’aveugle attribuait en outre des qualités propres à chacun des sons : et lorsque, sous ses mains, jaillissait une note gaie et éclatante du haut registre, il levait son visage animé comme pour saluer au vol cette note sonore qui fusait. Par contre, à la vibration sourde, profonde et à peine perceptible d’une note basse, il penchait l’oreille ; il lui semblait que cette note profonde allait rouler sur le plancher, s’éparpiller et se perdre dans les coins éloignés de l’appartement.