‹ Le Musicien aveugleChapitre 22 sur 62 · 2.11

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L’oncle Maxime ne faisait que tolérer toutes ces expériences musicales. Si étrange que cela put paraître, le penchant du garçonnet, si clairement manifesté, déterminait chez l’invalide un double sentiment. D’un côté, cette violente inclination indiquait indubitablement que l’enfant était doué de capacités musicales réelles, et présageait en partie l’avenir qui pouvait lui être réservé. D’un autre côté, à cette constatation s’ajoutait, dans le cœur du vieux soldat, une vague impression de désenchantement.

— Certainement, raisonnait Maxime, la musique est une grande force qui permet de dominer les cœurs de la foule. Aveugle, il va cependant rassembler autour de lui des centaines de petits-maîtres et de dames parées ; il va jouer pour eux des valses, des nocturnes, que sais-je encore ? — à dire la vérité, les connaissances musicales de Maxime n’allaient pas au delà de ces valses et de ces nocturnes, — tandis qu’eux essuieront leurs larmes avec leurs mouchoirs. Eh ! le diable m’emporte ! ce n’est pas cela que j’aurais désiré ; mais que faire ? Le petiot est aveugle ; qu’il devienne donc ce qu’il pourra devenir. Mais tout de même, j’aurais mieux aimé qu’il se tournât au moins vers le chant. La chanson ne parle pas à l’ouïe seule pour nous plonger dans un attendrissement indéfinissable : elle suggère des images, réveille la pensée dans la tête et le courage dans le cœur.

— Ohé ! Jokhime, dit-il un soir en entrant à la suite de Pierre dans la remise, laisse donc là, pour une fois au moins, ton chalumeau ! C’est bon pour les gamins de la rue ou pour les bergers dans les champs ; mais toi, tu es tout de même un homme, quoique cette stupide Maria ait fait de toi un vrai veau. Fi ! j’en ai honte pour toi, je t’assure ! La jeune fille s’est détournée de toi, et toi tu en perds la tête ! Tu ne fais que siffler comme une caille dans sa cage !

En écoutant ce long discours de Maxime irrité, Jokhime souriait, dans l’obscurité, de son courroux sans cause. La comparaison des gamins et des bergers avait seule fait naître en lui le sentiment d’une légère offense.

— Ne dites pas cela, notre maître, commença-t-il. Il n’y a pas un seul berger de l’Ukraine qui possède un chalumeau pareil… Les autres ne sont que des appeaux, tandis que celui-ci… Mais écoutez plutôt.

Il boucha de ses doigts tous les trous de son instrument, et prit deux tons en octave, en faisant admirer la plénitude des sons.

Maxime cracha en signe de dédain.

— Peuh ! que le ciel me pardonne ! Mais il est donc complètement abruti, ce gars ! Que m’importe ton chalumeau ? Ils sont tous les mêmes, les chalumeaux, et les femmes aussi, et ta Maria avec. Tu aurais mieux fait de nous chanter une chanson, si tu peux, une bonne chanson de nos pères ou de nos grands-pères.

Maxime Iatzenko, petit-russien lui-même, était un homme simple dans ses rapports avec les domestiques et les moujiks. Il criait et grondait souvent, mais en quelque sorte d’une façon inoffensive, et c’est pourquoi la domesticité lui parlait fort librement, quoique de façon respectueuse.

— Et pourquoi pas ? répondit Jokhime à la proposition du seigneur. Moi aussi je chantais dans le temps, et pas plus mal que les autres… Mais peut-être notre chanson paysanne ne sera pas non plus à votre goût, bârine8, ajouta-t-il pour piquer son interlocuteur.

— Ne plaisante donc pas, mon garçon ! dit Maxime. Une bonne chanson ne peut pas être comparée à un air de chalumeau, pourvu qu’elle soit bien chantée. Écoutons, Piétroussia, la chanson de Jokhime. La comprendras-tu seulement, mon petit ?

— Est-ce que ce sera une chanson de valet 9 ? demanda le petit garçon. Je comprends ce langage.

Maxime soupira.

— Eh ! mon petit ! Ce ne sont point des chansons de valet… Ce sont les chansons d’un peuple libre et fort. Tes aïeux maternels les chantaient dans les steppes, sur le Dnieper, sur le Danube et sur la mer Noire… Tu les comprendras un jour. Mais, pour le moment, je crains autre chose…

En effet, Maxime craignait qu’une autre chose ne demeurât inintelligible à l’enfant. Il pensait que les vives images de ces chansons ont absolument besoin des sensations optiques pour pouvoir parler au cœur. Il craignait que l’ignorante et obscure cervelle de l’enfant ne fût pas en état de s’assimiler le langage figuré de la poésie populaire. Il oubliait que les anciens baïans10, les cobzars11 et les joueurs de bandoura étaient pour la plupart des aveugles. Il est vrai de dire que souvent c’était une vie misérable ou quelque mutilation qui forçait un estropié à prendre une guitare ou une mandore pour obtenir, grâce à elle, en mendiant, le pain quotidien. Mais tous n’étaient pas des mendiants ou des ouvriers aux voix nasillardes, et tous n’avaient pas perdu la vue dans la vieillesse. Sans doute, la cécité couvre le monde visible d’un voile qui enveloppe aussi le cerveau en embarrassant et en entravant son travail ; cependant, grâce aux images héréditaires, grâce aux impressions reçues par d’autres voies, le cerveau crée dans l’obscurité un univers à part, triste, désolé et sombre, mais qui n’est pas dépourvu d’une poésie confuse et originale.

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