‹ Le Musicien aveugleChapitre 23 sur 62 · 2.12

2.12

Maxime et le petit aveugle s’assirent sur le foin, tandis que Jokhime s’étendait sur son banc (cette pose correspondait le mieux à son inspiration poétique) et, après avoir réfléchi un instant, il entama sa chanson. Fut-ce par hasard, ou grâce à son instinct délicat, mais le choix en était bon. Il s’arrêta au tableau historique :

Là-haut, là, sur la montagne

Moissonnent les moissonneurs…

Quiconque a entendu cette belle chanson populaire, bien rendue, en a certainement gardé, gravé dans sa mémoire, l’air étrange, aux notes élevées et traînantes, comme voilé par la mélancolie d’un souvenir historique. Elle ne célèbre ni grands événements, ni batailles sanglantes, ni exploits héroïques. Ce ne sont même pas les adieux d’un Cosaque à sa fiancée, ni une incursion hardie, ni une expédition en canots sur la mer libre ou sur le Danube. Ce n’est qu’un tableau passager, ressuscité pour un instant dans les souvenirs d’un Petit-Russien, comme un rêve obscur, comme un fragment de songe d’un passé reculé. Au beau milieu de sa vie journalière et commune renaissait tout à coup, dans son imagination, ce tableau confus, vague, voilé de cette mélancolie particulière qu’exhalent les anciens jours de notre patrie, depuis longtemps disparus. Disparus, mais non pas sans laisser de trace, comme l’attestent les hauts tertres tumulaires où gisent les ossements des Cosaques, où à minuit s’allument des feux follets, où s’entendent des gémissements profonds, — comme l’attestent la tradition populaire et la vieille chanson qui se chante de moins en moins :

Là-haut, là, sur la montagne,

Moissonnent les moissonneurs,

Et là-bas, là, à ses pieds,

Dans la verte campagne

Où des sabots résonnent,

Passent les Cosaques,

Passent les Cosaques !…

Maxime s’oubliait en écoutant cet air mélancolique. Dans son imagination, évoqué par l’admirable mélodie si merveilleusement adaptée au sujet de la chanson, ce tableau surgissait, comme éclairé par les reflets incertains du soleil couchant… Dans les champs paisibles, sur la montagne, silencieusement courbées sur la moisson, se profilent les silhouettes des moissonneurs. Et en bas des détachements passent, un à un, muets et se confondant avec les ombres crépusculaires de la vallée.

En tête de tous vient Dorochenko 12,

Menant son armée, l’armée des Zaporogues,

La vaillante.

Et la note traînante de la chanson, voix du passé, vacille, résonne et se perd dans les airs, pour retentir de nouveau et évoquer, d’entre les ténèbres, des injures toujours nouvelles…

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