‹ Le Musicien aveugleChapitre 24 sur 62 · 2.13

2.13

L’enfant écoutait avec un visage triste et assombri. Quand le chanteur chantait la montagne où moissonnent les moissonneurs, son imagination transportait immédiatement Piétroussia sur le sommet de la falaise qu’il connaissait. Il la reconnaissait à la petite rivière qui clapotait à ses pieds, aux chocs légers des vagues contre les pierres. Il savait déjà ce que c’est qu’un moissonneur ; il entendait le bruit des faucilles et le murmure des épis tombants.

Et quand la chanson disait ce qui se passait au pied de la montagne, l’imagination du petit aveugle le transportait immédiatement du sommet dans la vallée.

Le bruit des faucilles se tait, mais l’enfant sait que les moissonneurs sont là, sur la montagne, qu’ils y sont restés, mais qu’on ne les entend pas, parce qu’ils sont en haut, aussi haut que les sapins, dont il entendait le bruit quand il se trouvait au pied de la falaise. Et là-bas, près du fleuve, résonne le trépignement égal et multiplié du sabot des chevaux… Ils sont nombreux ; un bruit sourd et confus gronde là, dans l’obscurité, au pied de la montagne. Ce sont les Cosaques qui passent.

Il sait également ce que c’est qu’un Cosaque. Tout le monde donne au vieux Khvedko 13, qui passe de temps en temps à la métairie, le surnom de « vieux Cosaque ». Plus d’une fois il a pris Piétroussia sur ses genoux, caressé ses cheveux d’une main tremblante. Et quand le garçonnet, selon son habitude, lui tâtait le visage, il distinguait, de ses doigts fins, des rides profondes, de grandes moustaches pendantes et des. larmes sur les joues creuses du vieillard. C’est ainsi que le petit aveugle se représentait les Cosaques, sous l’influence des sons traînants de la chanson, là, au pied de la montagne, dans la verte « campagne ». Ils chevauchent sur leurs coursiers, tous aussi moustachus, aussi courbés, aussi vieux que Khvedko. Ils avancent lentement dans l’obscurité, comme des ombres sans forme, et pleurent juste comme Khvedko, peut-être parce que sur la montagne, aussi bien que sur la vallée, planent et soupirent les tristes et lentes notes de la chanson de Jokhime, — la chanson sur l’insouciant Cosaque qui laissa là sa jeune femme pour aller guerroyer.

Maxime n’eut besoin que d’un coup d’œil pour constater que la nature délicate de l’enfant était accessible, malgré la cécité, aux images poétiques suggérées par une chanson.

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