‹ Le Musicien aveugleChapitre 30 sur 62 · 3.6

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Plusieurs minutes se passèrent en silence.

La fillette cessa de pleurer, et de temps en temps seulement elle faisait entendre des sanglots qu’elle aussi essayait d’étouffer. Les yeux humides de larmes, elle regardait le soleil qui, s’enfonçant derrière la sombre ligne de l’horizon, semblait rouler dans la pourpre sanglante du couchant. Pour un instant encore resplendit le globe de feu, puis jaillirent deux ou trois étincelles ardentes, et les contours foncés de la forêt lointaine se profilèrent tout à coup sous la forme d’une ligne bleuâtre et continue.

Une fraîcheur montait de la rivière, et la sérénité du soir tombant se reflétait sur le visage du jeune aveugle. Il restait assis, la tête baissée, et évidemment fort étonné par cette expression d’une si chaleureuse sympathie.

— Cela me fait beaucoup de peine… fit enfin, pour expliquer sa faiblesse, la fillette en continuant de sangloter.

Puis, après s’être maîtrisée un peu, elle essaya de changer la conversation et de parler d’une chose étrangère et indifférente à tous deux.

— Le soleil s’est couché, dit-elle d’un air pensif.

— Je ne sais pas comment est le soleil, répondit-il tristement ; je le sens… seulement…

— Tu ne connais pas le soleil ?

— Non.

— Et… et ta maman ?… tu ne la connais pas, non plus ?

— Si, je la connais. Je la reconnais toujours de loin, à sa démarche.

— Oui, oui, c’est vrai. Moi aussi, je reconnais ma mère, les yeux fermés.

L’entretien prit un caractère plus calme.

— Savez-vous, dit le petit aveugle avec une certaine animation, je sens le soleil et je sais bien quand il s’est couché.

— Et comment le sais-tu ?

— Parce que… vois-tu… Je ne sais pas expliquer comment…

— A-ah ! dit en traînant la fillette, évidemment très satisfaite de cette réponse.

Et ils se turent tous les deux.

— Je sais lire, fit de nouveau Piétroussia le premier, et bientôt j’aurai appris à écrire.

— Mais comment donc fais-tu pour… ? reprenait-elle.

Elle s’interrompit tout à coup d’un air gêné, sans vouloir achever cette question délicate. Mais il la comprit.

— Je lis dans mon livre… expliqua-t-il, avec mes doigts.

— Avec tes doigts ? Je n’aurais jamais appris à lire avec les doigts… Je lis même assez mal avec mes yeux. Mon père dit que les femmes comprennent fort mal les sciences.

— Et moi, je sais lire, même en français.

— Oh ! comme tu es intelligent ! s’extasia sincèrement la fillette… Mais je crains que tu ne prennes froid. Quel brouillard il fait sur la rivière !…

— Et toi-même ?

— Moi, je n’ai pas peur ; qu’est-ce qui peut donc m’arriver ?

— Eh bien ! moi non plus, je n’ai pas peur. Est-il possible qu’un homme prenne froid plus facilement qu’une femme ? L’oncle Maxime dit qu’un homme ne doit rien craindre : ni la faim, ni le froid, ni le tonnerre, ni les nuages.

— Maxime ?… C’est celui qui marche à l’aide de béquilles ?… Je l’ai vu. Il est terrible.

— Non, il n’est pas du tout terrible. Il est bon.

— Non, il est terrible, répéta-t-elle avec conviction. Tu ne le sais pas parce que tu ne l’as pas vu.

— Je le connais ; c’est lui qui m’apprend tout.

— Et il te bat ?

— Jamais il ne me bat, jamais il ne crie contre moi… jamais…

— Ça, c’est bien. Est-ce qu’il est permis de battre un garçon aveugle ? Ce serait un péché.

— Mais puisqu’il ne bat personne, dit Piétroussia d’un air un peu distrait, car sa fine oreille distinguait les pas de Jokhime.

Effectivement, au bout d’un instant la haute taille du Petit-Russien se dessina sur la crête de la colline qui séparait la métairie de la côte, et sa voix retentit au loin dans le calme de la soirée.

— Pa-ni-tchou-ou-ou !

— On t’appelle ! fit la fillette en se levant.

— Oui, mais je n’ai pas envie de m’en aller.

— Va, va ! Je viendrai te voir demain. À présent on t’attend, et moi aussi.

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