3.7
La fillette tint fidèlement sa promesse et avant même que Piétroussia pût y compter. Le lendemain, comme il était assis dans sa chambre avec Maxime, en train de prendre sa leçon habituelle, il leva tout à coup la tête, écouta avec attention et dit vivement :
— Laisse-moi sortir pour un instant. C’est la fillette qui est venue.
— Quelle fillette ? dit avec surprise Maxime en se dirigeant avec le garçonnet vers la porte de sortie.
En effet, la nouvelle connaissance de Piétroussia pénétrait en ce moment sous la porte cochère de la maison, et la jeune voisine, en voyant la maîtresse de la maison qui traversait la cour, marcha vers elle d’un pas délibéré.
— Qu’est-ce qu’il y a, ma chère petite ? lui dit Anna Mikhaïlovna, pensant qu’elle était envoyée pour quelque affaire.
La fillette lui tendit gravement la main, et demanda :
— C’est chez vous, madame, qu’il y a un garçon aveugle ?…
— Oui, c’est chez moi, ma chérie, répondit Mme Popielsky, en admirant les yeux clairs et les manières dégagées de la nouvelle amie de Pierre.
— Ma mère, voyez-vous, m’a permis de venir le voir. Puis-je entrer ?
En ce moment, Piétroussia s’approcha lui-même en courant, et sur le perron apparut aussi la figure de Maxime.
— C’est la fillette d’hier, maman ! Je t’en ai parlé, dit le garçon en la saluant ; seulement, c’est l’heure de ma leçon.
— Eh bien ! pour cette fois, l’oncle Maxime te donnera congé, dit Anna Mikhaïlovna ; je vais intercéder pour toi.
Pendant ce temps, la petite femme en herbe, qui se sentait évidemment tout à fait comme chez elle, vint à la rencontre de Maxime, qui se dirigeait vers eux avec ses béquilles, et lui tendant la main, lui dit d’un ton d’approbation condescendante :
— Vous faites très bien de ne pas battre un garçon aveugle. Il me l’a dit.
— Pas possible, madame ! fit Maxime avec une gravité comique, en prenant dans sa large main la petite main de la fillette. Comme je suis reconnaissant à mon élève d’avoir su disposer en ma faveur une personne aussi charmante !
Et Maxime se mit à rire, en caressant la petite main qu’il tenait dans la sienne. Pendant ce temps, la fillette continuait à le regarder de son regard franc, qui lui gagna immédiatement le cœur du vétéran, lequel pourtant n’aimait guère le beau sexe.
— Regarde donc, Anna, dit-il à sa sœur avec un sourire singulier, notre Pierre commence à se créer des connaissances indépendantes. Et, conviens-en, quoique aveugle, il a su tout de même faire un choix qui n’est pas mauvais, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce que tu veux dire par là, Maxime ? demanda la jeune femme sévèrement, tandis qu’une ardente rougeur lui colorait le visage.
— Je plaisantais, lui répondit son frère vivement, en voyant que par sa plaisanterie il avait touché la corde sensible, découvert la pensée secrète qui se faisait jour dans le cœur prévoyant de la jeune mère.
Anna Mikhaïlovna rougit encore davantage, et se penchant prestement, embrassa la fillette dans un élan de tendresse passionnée. Celle-ci accepta cette caresse subite et enfiévrée avec le même regard serein, quoique un peu surpris.