4.1
Il y a des êtres prédestinés pour les douceurs et les sublimités de l’amour, d’un amour accompagné de peine et d’inquiétude ; des êtres pour lesquels le souci du chagrin d’autrui constitue comme l’atmosphère propre et comme un besoin organique. La nature les dota au préalable de cette sérénité faute de laquelle aucun acte de la vie journalière ne serait possible ; elle adoucit avec prévoyance les élans, les aspirations de leur vie personnelle, en pliant ces élans et ces aspirations au trait dominant de leur caractère. Souvent les organisations de ce genre paraissent trop froides, trop raisonnables, même dépourvues de tout sentiment. Elles sont sourdes aux appels suppliants et ardents de nos passions, et marchent dans l’austère chemin de leur devoir aussi tranquillement que si c’était celui de leur bonheur personnel le plus éclatant. Elles paraissent froides comme des cimes couvertes de neige et aussi grandioses que ces sommets. La bassesse de la vie rampe à leurs pieds, la calomnie et les médisances elles-mêmes glissent sur leurs vêtements d’une blancheur de neige, comme des éclaboussures de boue sur les ailes d’un cygne…
La petite amie de Pierre réunissait en elle tous les traits de ce type, qui s’élabore rarement par l’éducation : comme le talent, comme le génie, il n’échoit qu’aux natures d’élite et se fait jour de bonne heure. La mère du petit aveugle comprenait quel bonheur l’occasion avait envoyé à son fils dans cette amitié d’enfant. Le vieux Maxime le comprenait aussi : il lui semblait qu’à présent son pupille possédait tout ce qui lui avait manqué jusque-là, que maintenant le développement psychique de l’aveugle allait progresser d’une allure égale et tranquille, sans secousse aucune…
Mais quelle erreur amère était la sienne !…