‹ Le Musicien aveugleChapitre 35 sur 62 · 4.2

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Pendant les premières années de la vie de l’enfant, Maxime pensait qu’il se rendrait absolument maître de son développement psychique, et que, même si ce développement ne s’effectuait pas sous son influence directe, du moins, et en tout cas, aucune phase nouvelle, aucun nouveau progrès n’en échapperait à sa surveillance et à son contrôle. Mais quand l’aveugle arriva au point qui tient le milieu entre l’enfance et l’adolescence, Maxime s’aperçut combien ces orgueilleux rêves pédagogiques étaient dépourvus de fondement. Presque chaque semaine apportait quelque chose de nouveau, parfois de tout à fait inattendu, et quand Maxime s’efforçait de trouver les sources de quelque idée nouvelle, de quelque nouvelle notion qu’il constatait chez l’enfant, il se perdait en conjectures. Une force inconnue travaillait dans la profondeur de cette âme enfantine, en faisant jaillir des manifestations imprévues d’un développement psychique indépendant, et Maxime se voyait obligé de s’arrêter, avec un sentiment de vénération, devant les influences mystérieuses de la vie qui se mêlaient ainsi à son œuvre pédagogique. Ces secousses de la nature, ces révélations spontanées provoquaient, semblait-il, chez l’enfant, des conceptions que l’expérience personnelle eût été impuissante à fournir à un aveugle, et Maxime devinait ici le lien indissoluble des phénomènes de la vie, qui évoluent, éparpillés en mille processus, à travers la série consécutive des existences individuelles.

Tout d’abord, cette constatation effraya le maître. En reconnaissant qu’il n’était pas seul à influer sur l’organisation intellectuelle de l’enfant, qu’il se trouvait en elle des éléments indépendants qui échappaient à son autorité, il eut peur pour le sort de son pupille ; il craignit pour lui la possibilité d’aspirations qui ne se traduiraient chez l’aveugle que par des souffrances inapaisables ; et il essayait de trouver l’origine de ces sources qui jaillissaient il ne savait d’où, afin de… les fermer pour le bien de son neveu. Ces traits de lumière inattendus n’échappèrent pas non plus à l’attention de la mère. Un matin, Pierre accourut vers elle dans un état de trouble extraordinaire.

— Maman, maman ! criait-il, j’ai vu un rêve.

— Qu’est-ce que tu as donc vu, mon fils ? dit-elle avec une triste intonation de doute dans la voix.

— J’ai rêvé que je… vous voyais… toi et l’oncle Maxime ; et encore…

— Quoi donc encore ?

— Je ne me rappelle pas.

— Et de moi, t’en souviens-tu ?

— Non, dit le garçon avec hésitation. — J’ai tout oublié… Et tout de même j’ai vu, je t’assure que j’ai vu… ajouta-t-il après un moment de réflexion.

La chose se reproduisit à plusieurs reprises, et chaque fois l’enfant devenait plus sombre et plus inquiet.

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