‹ Le Musicien aveugleChapitre 36 sur 62 · 4.3

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Un jour, en traversant la cour, Maxime entendit, dans le salon où se donnaient d’habitude les leçons de piano, des exercices musicaux de nature étrange. Ils consistaient en deux notes. D’abord des coups pressés consécutifs, presque confondus, frappés sur le clavier, faisaient entendre la note la plus claire du haut registre vite remplacée par le grondement d’une note basse. Curieux de savoir ce que pouvaient signifier ces singuliers exercices, Maxime s’approcha clopin-clopant et entra dans le salon. Il s’arrêta, comme cloué, à la porte, devant le tableau qui s’offrit à ses yeux.

L’enfant, qui avait déjà huit ans passés, était assis aux pieds de sa mère, sur une chaise basse. À côté de lui, le cou tendu, et promenant de tous côtés son bec allongé, se tenait debout une jeune cigogne domestique, dont Jokhime avait fait présent au panitch. Celui-ci lui donnait à manger chaque matin dans ses mains, et l’oiseau accompagnait partout son nouveau maître et ami. En ce moment Pierre tenait la cigogne d’une main, tandis qu’il lui caressait doucement, de l’autre, le cou et le corps, avec l’expression d’une tension extrême sur son visage.

Sa mère, la figure animée, les yeux tristes, frappait vivement de ses doigts le clavier, et tirait de l’instrument une note élevée et continue. En même temps, légèrement penchée sur sa chaise, elle scrutait avec une attention maladive le visage de l’enfant. Et quand la main de celui-ci, glissant sur les plumes d’une blancheur éclatante, arrivait à l’endroit où elles sont remplacées brusquement par des noires, aux extrémités des ailes, Anna Mikhaïlovna transportait d’un coup sa main sur une autre touche, et une note profonde et basse roulait sourdement dans la pièce.

Tous les deux, la mère et le fils, étaient tellement absorbés dans leur occupation, qu’ils ne s’aperçurent pas de l’arrivée de Maxime, jusqu’au moment où, revenu de sa stupéfaction, il interrompit la séance en demandant :

— Anna ! qu’est-ce que cela signifie ?

La jeune femme, ayant rencontré le regard scrutateur de son frère, se troubla, comme surprise en flagrant délit par le sévère professeur.

— Mais, vois-tu, fit-elle toute confuse, il dit qu’il distingue une certaine différence dans les couleurs de la cigogne ; seulement il ne peut pas comprendre en quoi elle consiste… Je t’assure que c’est lui le premier qui en a parlé, et je crois que c’est vrai…

— Eh bien ! et alors ?…

— Eh bien !… je voulais lui faire comprendre un peu cette différence par la différence des sons. Ne te fâche pas, Maxime… mais je t’assure… je trouve qu’il y a là beaucoup d’analogie.

Cette idée mise en avant frappa Maxime d’un tel étonnement que tout d’abord il ne sut que dire à sa sœur. Il lui fit répéter ses expériences et, après avoir bien examiné l’expression tendue du visage du petit aveugle, il secoua la tête.

— Écoute-moi, Anna, dit-il, quand il se trouva seul avec elle, il ne faut pas soulever chez ce garçon des pourquoi auxquels jamais, au grand jamais, tu ne pourras faire une réponse complète.

— Mais puisque c’est lui qui en a parlé le premier, je t’assure !… interrompit la mère.

— Il n’importe. L’enfant n’a qu’une seule ressource, c’est de s’habituer à sa cécité, et nos efforts doivent tendre à ce qu’il ne se pose jamais de questions sur la lumière… Je fais ce que je peux pour qu’aucunes influences extérieures ne l’incitent à des questions insolubles, et si nous pouvions arriver à écarter ces influences, il ne pourrait s’apercevoir que des sensations lui manquent, pas plus que nous, qui possédons cinq sens, nous ne sommes affligés de n’en pas avoir un sixième.

Comme toujours, la sœur fut convaincue par les raisons de son frère ; mais cette fois ils se trompaient tous les deux : en essayant d’écarter les influences extérieures, Maxime oubliait les impulsions puissantes déposées dans l’âme de l’enfant par la nature elle-même.

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