‹ Le Musicien aveugleChapitre 38 sur 62 · 4.5

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Ainsi, malgré tous ses efforts pour écarter les influences extérieures, Maxime n’arrivait jamais à détruire la pression intérieure d’une aspiration non satisfaite. Tout ce qu’il pouvait gagner par sa circonspection, c’était de ne pas l’éveiller avant le temps, de ne pas augmenter les souffrances du jeune aveugle. Quant au reste, le triste sort de l’enfant devait suivre son cours, avec toutes ses dures conséquences.

Et ces conséquences se manifestaient déjà. sous la forme d’un sombre nuage. La vivacité naturelle de l’enfant s’émoussait de plus en plus avec les années, comme une onde qui reflue, tandis que la mélancolie confuse, mais incessante de son âme, s’accentuait et influait sur son tempérament. Son rire, qui résonnait pendant son enfance à chaque impression nouvelle et particulièrement forte, se faisait à présent entendre de plus en plus rarement. Tout ce qui portait le cachet de l’enjouement, de la gaieté, de l’humour, lui était peu accessible ; mais en revanche tout ce qui était confus, indéfinissablement triste, nébuleusement mélancolique, tout ce qui murmure dans la nature et se reflète dans les chansons populaires, il le saisissait avec une plénitude merveilleuse. Des larmes lui venaient aux yeux lorsqu’il entendait « dans la prairie la tombe causer avec le vent », et il aimait aller lui-même dans les champs pour écouter leur entretien. De plus en plus se développait en lui le penchant pour l’isolement, et quand, dans ses heures de liberté, il s’en allait tout seul faire sa promenade, les siens évitaient de porter leurs pas de ce côté pour ne pas troubler sa solitude. Assis sur un tertre des steppes, ou sur une petite colline au bord de la rivière, ou enfin sur la falaise qu’il connaissait si bien, il n’entendait que le frôlement des feuilles, ou le murmure de l’herbe, ou les soupirs indéfinissables du vent. Tous ces murmures s’harmonisaient particulièrement avec les dispositions de son âme. Autant qu’il pouvait comprendre la nature, c’est là qu’il la comprenait complètement et à fond. Ici, elle ne l’inquiétait par aucunes questions indéfinies et insolubles ; ici, ce vent s’insinuait directement dans son âme, et il semblait que l’herbe lui murmurait de tendres paroles de compassion ; et quand le cœur de l’adolescent, en communion intime avec la douceur qui l’entourait, s’amollissait à cette tiède caresse de la nature, il sentait que quelque chose se soulevait dans sa poitrine, affluant et s’épanchant dans tout son être. Il se jetait alors sur le gazon frais et humide et versait doucement des larmes, mais des larmes sans amertume. Parfois il prenait le chalumeau et s’oubliait complètement, en composant des mélodies rêveuses qui s’accordaient avec les dispositions de son âme et la douce harmonie des steppes.

On comprend que tout bruit humain, survenant, inattendu, dans un pareil état d’âme, le troublât comme une dissonance aiguë et maladive. En ces moments-là on ne peut communier qu’avec une âme tout à fait proche et sympathique, et l’aveugle n’avait qu’un seul ami de son âge, la blonde fillette de la métairie voisine.

Et cette amitié s’affermissait de plus en plus de part et d’autre. Si Éveline introduisait ainsi dans leurs rapports réciproques son calme, sa douce joie, si elle initiait Piétroussia à des nuances nouvelles de la vie qui les entourait, lui, en retour, partageait son chagrin avec elle. Il semblait que leur première rencontre eût laissé au cœur délicat de la fillette une plaie sanglante : enlevez d’une plaie le poignard qui a porté le coup, et tout le sang en coulera. Lorsqu’elle avait fait la connaissance du petit garçon sur la colline, au milieu du steppe, Éveline avait ressenti pour la première fois la souffrance aiguë de la compassion, et maintenant sa présence lui devenait de plus en plus indispensable. Séparée de lui, la douleur aiguë de cette plaie qui s’ouvrait, semblait-il, de nouveau, lui revenait plus vive, et il lui tardait de revoir son petit ami, afin de soulager sa propre souffrance par les soins qu’elle lui prodiguait.

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