‹ Le Musicien aveugleChapitre 40 sur 62 · 5.1

5.1

Plusieurs années se passèrent encore ainsi.
Rien n’avait changé dans la paisible métairie. Comme auparavant, les hêtres murmuraient dans le jardin ; seulement, leur feuillage était devenu, on eût dit, encore plus foncé, encore plus épais. Comme auparavant, les murs hospitaliers apparaissaient tout blancs, mais un peu courbés et affaissés. Comme auparavant, on voyait les toitures de paille avec leur mine sombre, et le chalumeau de Jokhime se faisait entendre aux mêmes heures dans l’écurie, à cette différence près que Jokhime lui-même, tout vieilli dans son état de palefrenier célibataire, aimait mieux écouter le jeu du panitch aveugle, au chalumeau ou au piano, indifféremment.

Maxime avait encore plus blanchi. Les Popielsky n’avaient pas eu d’autre enfant, et pour cette raison l’aveugle premier-né restait, comme auparavant, le centre autour duquel pivotait toute l’existence de la métairie. Pour lui, la maison s’était renfermée dans son cercle étroit, se contentant de sa propre vie tranquille qu’avoisinait l’existence non moins paisible de la maison du « possesseur ». De cette façon Pierre, devenu un jeune homme, avait grandi comme une plante de serre, à l’abri des influences brutales du dehors.

Comme auparavant, il se tenait au centre d’un immense monde obscur. Au-dessus de lui, autour de lui, partout, régnaient des ténèbres sans fin ; son organisation subtile et fine se soulevait comme une corde tendue à l’excès à la rencontre de chaque impression sonore. Cette attente aiguë se reflétait dans l’âme du jeune aveugle : il lui semblait que, d’un moment à l’autre, ces ténèbres allaient tendre vers lui leurs mains invisibles et toucher en son âme quelque chose qui y sommeillait d’une façon si accablante et qui attendait le réveil.

Mais, les bonnes et uniformes ténèbres de la métairie, avec le murmure ami du vieux jardin, ne faisaient que le plonger dans une rêverie confuse et apaisante qui le berçait. Le monde lointain ne faisait pas irruption par ses vagues tumultueuses. L’aveugle le connaissait par les chansons, par l’histoire. Au milieu du murmure rêveur du jardin, au milieu de la paisible vie journalière de la métairie, il n’apprenait que par ouï-dire l’existence des tempêtes et les émotions de la lointaine vie extérieure. Et tout cela se dessinait devant lui, à travers une gaze féerique, comme une chanson, une légende, un conte.

Il semblait que ce fût bien ainsi. La mère voyait que, protégée comme par un mur, l’âme de son fils restait assoupie dans une sorte de demi-sommeil enchanteur, artificiel mais paisible. Et elle ne voulait pas troubler cet équilibre, elle craignait de le rompre.

Éveline, qui avait grandi et qui s’était formée sans la moindre secousse, regardait ce calme enchanté de ses yeux clairs, dans lesquels on pouvait, de temps en temps, apercevoir quelque chose comme une stupéfaction, une question sur l’avenir, mais sans jamais l’ombre même d’une impatience. Popielsky père tenait son domaine dans un ordre parfait, mais le bonhomme ne s’occupait certes pas le moins du monde des questions concernant l’avenir de son fils. Maxime était le seul qui, à cause de son naturel, supportait avec peine ce calme, et encore comme quelque chose de temporaire qui entrait, contre son gré, dans ses plans. Il trouvait nécessaire de donner à l’âme de l’adolescent la possibilité de se reposer pour la mettre en état d’affronter les rudes chocs de la vie.

Pendant ce temps, là-bas, par-delà la limite de ce cercle enchanté, la vie bouillonnait, s’agitait, bruissait. Et voilà qu’enfin arriva le moment où le vieux précepteur décida de rompre ce cercle, d’ouvrir la porte de la serre pour laisser entrer une fraîche bouffée de l’air extérieur.

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