5.2
Pour le premier essai, il invita un vieil ami à lui qui habitait à 70 verstes de la métairie de Popielsky. Maxime avait l’habitude d’aller le voir de temps en temps ; mais il savait que Stavroutchenko avait maintenant des jeunes gens en visite chez lui, et il lui écrivit une lettre pour inviter toute la compagnie. Cette invitation fut acceptée avec plaisir. Les deux vieillards étaient liés par une ancienne amitié, et les jeunes gens connaissaient le nom autrefois assez célèbre de Maxime Iatzenko, auquel se rattachaient certaines légendes. Un des fils de Stavroutchenko était étudiant à l’Université de Kiew, pour la philologie, alors à la mode. L’autre apprenait la musique au Conservatoire de Pétersbourg. Avec eux arriva encore un élève de l’école des Cadets, fils d’un des propriétaires du voisinage.
Stavroutchenko était un robuste vieillard, tout blanc, avec une longue moustache de Cosaque et de larges braies à la turque. Il portait sa blague à tabac et sa courte pipe attachées à sa ceinture, ne parlait que l’idiome petit-russien et, à côté de ses deux garçons vêtus de souquenilles blanches et de chemises brodées à la mode du pays, il rappelait beaucoup le Tarass Boulba de Gogol avec ses fils. Cependant il n’offrait même pas l’ombre du romantisme qui distinguait le héros de Gogol. Il était, au contraire, un excellent et pratique propriétaire qui s’était, pendant toute sa vie, accommodé à merveille du servage, et qui à présent, le servage une fois aboli, avait su s’accommoder tout aussi bien des conditions nouvelles. Il connaissait le peuple à la manière des propriétaires, c’est-à-dire qu’il connaissait chaque moujik de son village, chaque vache de ce paysan et presque chaque rouble superflu de sa bourse.
Mais en revanche, s’il n’échangeait pas des coups de poings avec ses fils comme le faisait Boulba, c’étaient entre eux, continuellement, des débats furieux que n’empêchaient ni l’heure ni l’endroit. Partout, à la maison aussi bien que chez des amis, sous les prétextes les plus futiles, s’élevaient entre le vieillard et les jeunes gens des discussions interminables, provoquées, le plus habituellement, par la taquinerie de Stavroutchenko, qui se mettait à agacer, en plaisantant, les panitch idéologues. Ceux-ci s’échauffaient, leur père aussi, et c’était alors un tumulte inimaginable pendant lequel chaque parti recevait son compte.
C’était comme un reflet du fameux dissentiment des pères et des fils 1 ; seulement, dans le sud-ouest de la Russie, ce phénomène se traduit au sein des familles sous une forme atténuée, par suite d’une plus grande douceur dans les mœurs. Les jeunes gens, placés dès leur enfance dans des écoles, ne voyaient la campagne que pendant la courte période des vacances, et pour cette raison ils n’avaient pas cette connaissance approfondie des paysans qui distinguait leurs pères, les propriétaires. Et quand la société fut envahie par le flot de « l’amour pour le peuple », qui trouva les jeunes gens dans les classes supérieures des Gymnases, ils se mirent à étudier le paysan de chez eux ; mais, de prime abord, ils l’étudièrent dans les livres. Le second pas les amena à l’étude immédiate des manifestations de l’esprit du peuple dans les œuvres de son génie créateur. Les panitch en souquenilles blanches et en chemises brodées ne faisaient ainsi que suivre un usage très répandu dans le Sud-Ouest. Quant aux conditions économiques, on n’y prêtait pas grande attention. Les panitch inscrivaient les paroles et la musique des rêveries et des chansons rustiques, étudiaient les légendes, comparaient les faits historiques avec la forme sous laquelle ils sont reflétés dans la tradition populaire, — et en général regardaient le paysan à travers un prisme-poétique et idéal.
Ainsi, dans les discussions du vieillard avec les jeunes gens, se heurtaient deux sentiments tout à fait opposés, et ils ne parvenaient jamais à tomber d’accord sur un point quelconque. Il arrivait, du reste, fréquemment, que le vieillard s’oubliât lui-même à écouter les paroles enfiévrées de ses fils.
— Écoute-le donc ! disait Stavroutchenko à Maxime en lui poussant le coude d’un air malin, quand l’étudiant pérorait, le visage enflammé et les yeux brillants. Tiens ! il parle comme s’il écrivait, ce fils de chien !… On se croirait vraiment en présence d’un savant… Raconte-nous donc un peu, tête érudite que tu es, le tour que t’a joué mon Nietchipor, hein ?…
Le vieillard tortillait sa moustache et riait en vantant le tour en question avec un véritable humour petit-russien. Les jeunes gens rougissaient ; mais, de leur côté, ils ne demeuraient pas en reste.
« S’ils ne connaissent pas, disaient-ils, Nietchipor et Khvedko, habitants de tel ou tel village, ils étudient en revanche le peuple entier dans toutes ses manifestations ; ils envisagent cette question à un point de vue beaucoup plus élevé, seule condition à laquelle il soit possible de tirer des conclusions et de faire de larges déductions. D’un seul coup d’œil ils embrassent des perspectives éloignées, tandis que les vieux praticiens, enfermés dans la routine, ne voient pas toute la forêt, à cause des arbres qui la leur cachent. »
Le vieillard n’écoutait pas avec déplaisir les discours savants de ses fils.
— Oui, on voit que vous avez un peu profité de vos écoles. Et tout de même je vous dirai que mon Kvedko vous escamotera tous les deux, vous mènera à sa guise comme des veaux au bout d’une corde… Voilà ce que c’est !… Mais moi, non. Je saurais, moi-même, mettre ce malin dans ma blague à tabac ou le cacher dans ma poche… Vous, vous n’êtes encore que des blancs-becs, mes petits.