‹ Le Musicien aveugleChapitre 42 sur 62 · 5.3

5.3

Une discussion de ce genre venait justement de prendre fin. La génération aînée s’était retirée dans la maison et, à travers les fenêtres ouvertes, on pouvait entendre de temps en temps Stavroutchenko qui racontait solennellement différents épisodes comiques, tandis que ses auditeurs riaient de bon cœur.

Les jeunes gens étaient demeurés au jardin. L’étudiant, ayant posé par terre sa souquenille et retroussé les bords de son bonnet d’astrakan, s’était couché sur l’herbe avec un sans-gêne quelque peu prétentieux. Son frère aîné était resté assis sur un remblai de terre à côté d’Éveline. Le Cadet, son uniforme soigneusement boutonné, était près de lui, tandis qu’à quelques pas, un peu de côté, accoudé contre l’appui de la fenêtre, se tenait, la tête penchée, le jeune aveugle : il réfléchissait à la discussion qui venait de finir, discussion qui l’avait profondément ému.

— Qu’est-ce que vous pensez de tout ce qui s’est dit, mademoiselle Éveline ? dit à sa voisine le jeune Stavroutchenko. Il me semble que vous n’en avez pas perdu une seule parole ?

— Tout cela est très bien, c’est-à-dire ce que vous avez dit à votre père ; mais…

— Mais… quoi donc ?

La jeune fille ne répondit pas de suite. Elle posa son ouvrage sur ses genoux, le lissa de ses mains et, la tête légèrement penchée, se mit à l’examiner d’un air pensif. Il était difficile de distinguer si elle songeait à choisir un canevas plus fort pour sa broderie, ou bien si elle mûrissait ce qu’elle allait dire.

Et cependant les jeunes gens attendaient avec impatience cette réponse. L’étudiant s’accouda let tourna vers Éveline son visage animé par la curiosité. Son voisin fixa sur elle un regard tranquille et scrutateur.

L’aveugle avait changé de position, se redressant et allongeant la tête, après s’être détourné des autres interlocuteurs.

— Mais, prononça-t-elle doucement tout en continuant à caresser de la main sa broderie, chacun, messieurs, suit son chemin dans la vie.

— Mon Dieu ! s’écria l’étudiant d’un ton sec et tranchant, quelle sagesse ! Mais, ma petite demoiselle, quel âge avez-vous donc ?

— Dix-sept ans, répondit simplement Éveline.

Mais elle ajouta immédiatement, avec une curiosité naïvement triomphante :

— N’est-ce pas, vous m’avez crue beaucoup plus âgée ?

Les jeunes gens se mirent à rire.

— Si l’on m’avait demandé mon opinion sur votre âge, dit son voisin, j’aurais fortement hésité entre treize ou vingt-trois ans. Des fois, je vous assure, vous avez l’air d’une toute petite fille, ce qui ne vous empêche pas de raisonner parfois comme une intelligente femme d’âge mûr.

Dans les affaires sérieuses, Gavrilo Piétrovitch, il faut raisonner sérieusement, prononça la jeune fille d’un ton doctoral en se remettant à son ouvrage.

Tout le monde se tut pour un instant. L’aiguille d’Éveline courait de nouveau en mesure sur la broderie, et les jeunes gens examinaient avec curiosité la figure mignonne de cette personne si sensée.

Page 1