5.4
Éveline avait certainement beaucoup grandi et gagné depuis sa première rencontre avec Pierre, mais l’observation de l’étudiant sur son âge était complètement juste.
Au premier regard que l’on jetait sur cette petite et maigre créature, on la prenait pour une fillette ; mais dans ses mouvements lents et mesurés se manifestait tout le sérieux d’une femme. La même impression était produite par son visage.
Je crois qu’il n’y a que les Slaves pour avoir des visages pareils. Les traits réguliers et jolis sont dessinés par des lignes froides et correctes ; les yeux bleus regardent tranquillement, posément ; les couleurs animent rarement ces joues pâles, mais ce n’est point une pâleur normale toujours prête à s’allumer à la flamme d’une passion ardente, c’est plutôt la blancheur glacée de la neige. Les cheveux droits et longs d’Éveline se relevaient à peine sur ses tempes de marbre et retombaient en une tresse lourde qui semblait tirer en arrière sa tête pendant la marche.
Piétroussia, lui aussi, avait grandi, était devenu plus viril. Qui l’eût vu en ce moment, un peu à l’écart, pâle, ému et réellement beau, eût été immédiatement frappé par ce visage singulier où se reflétait si vivement chaque mouvement de l’âme.
Son front bombé, encadré de belles boucles noires, était couvert de petites rides précoces : Des couleurs enflammaient subitement ses joues et, non moins subitement, faisaient place à une pâleur mate. Sa lèvre inférieure, dont les coins s’abaissaient à peine, était de temps à autre secouée par un tremblement, et ses grands beaux yeux, qui regardaient d’un regard égal et fixe, donnaient au visage du jeune homme une nuance sombre qui n’était pas très naturelle.
— Ainsi, reprit l’étudiant d’un air moqueur après un moment de silence, mademoiselle Éveline suppose que tout ce que nous avons dit est inaccessible à l’esprit féminin ; que le sort de la femme est confiné dans la sphère étroite de la chambre et de la cuisine ?
Dans la voix du jeune homme éclatait une ironie provocante. Pendant quelques secondes tout le monde se tut, et le visage de la jeune fille se colora d’un vif incarnat.
— Vous vous hâtez trop de tirer vos conclusions, dit-elle. Je comprends tout ce que vous avez dit ; par conséquent, c’est accessible à l’esprit féminin. Je ne parlais que de moi personnellement.
Elle se tut et se pencha sur son ouvrage avec tant d’attention que le jeune homme n’eut pas le courage de pousser plus loin l’interrogatoire.
— C’est étrange, murmura-t-il. On pourrait penser que vous avez déjà arrêté le plan de toute votre existence jusqu’à la tombe même.
— Qu’y a-t-il donc là d’étrange, Gavrilo Piétrovitch ? répartit doucement la jeune fille. Je gage qu’Ilia Ivanovitch lui-même (c’était le nom du Cadet) s’est déjà tracé sa vie, et cependant il est plus jeune que moi.
— C’est vrai, dit le Cadet, fier de pouvoir intervenir dans la conversation. Je viens de lire la biographie d’un homme qui agissait toujours selon un plan défini : à vingt ans il se mariait, à vingt-cinq il commandait un détachement.
L’étudiant se mit à rire avec malice, la jeune fille rougit légèrement.
— Eh bien ! vous voyez, dit-elle au bout d’un instant avec une âpreté froide dans la voix : à chacun son chemin.
Personne ne souleva plus d’objections. Un calme sérieux régna au milieu de la jeune compagnie, ce calme sous lequel se devine si clairement une sorte de perplexité : tout le monde comprenait confusément que la conversation tombait sur un terrain délicat et personnel, qu’au-dessous des simples paroles qui étaient prononcées résonnait quelque part une corde tendue à vibrer.
Et durant ce silence, on n’entendait plus distinctement que le murmure du vieux jardin, qui devenait de plus en plus sombre à mesure que la nuit venait.