5.5
Toutes ces conversations, ces discussions, ces afflux de questions brûlantes, d’attentes et de doutes, tout cela fit irruption dans l’esprit de l’aveugle avec une violence fougueuse et inattendue. D’abord il écoutait avec une expression de transport étonné ; mais bientôt il lui fut impossible de ne pas s’apercevoir que tout ce flot roulait plus loin sans s’inquiéter de lui. On ne lui adressait pas de question, on ne lui demandait pas son avis, et bientôt il devint évident qu’il demeurait tout à fait à part, dans un triste isolement, — d’autant plus triste que la vie de la métairie était maintenant devenue plus bruyante. Malgré cela, il continuait à écouter avec soin toutes ces choses si nouvelles pour lui, et ses sourcils fortement rapprochés, son visage pâli révélaient une attention extrême. Mais cette attention avait quelque chose de sombre : elle cachait un pénible et amer travail de la pensée. La mère regardait son fils avec une tristesse dans les yeux. Ceux d’Éveline exprimaient la compassion et l’inquiétude. Maxime seul ne remarquait pas, semblait-il, l’effet que cette société bruyante produisait sur l’aveugle ; et il priait cordialement ses invités de revenir aussi souvent qu’ils le pouvaient à la métairie, en promettant aux jeunes gens d’abondants matériaux ethnographiques pour leur prochaine visite.
Les invités promirent de revenir et partirent. En prenant congé, les jeunes gens serrèrent vigoureusement les mains de Pierre. Il répondit avec impétuosité à leurs poignées de main, et écouta pendant longtemps le bruit produit sur la route par les roues de leur équipage. Puis il se retourna brusquement et il s’en alla dans le jardin.
Après le départ des invités, tout s’apaisa dans la maison ; mais ce calme parut à l’aveugle quelque peu insolite et étrange. Il semblait avoir la conscience que quelque chose de particulièrement important venait de se passer. Dans les allées redevenues silencieuses, sans autre bruit que le murmure causé par le vent dans les hêtres et les lilas, l’aveugle croyait percevoir l’écho des conversations récentes. Il entendait aussi, à travers la fenêtre ouverte, sa mère et Éveline qui discutaient avec Maxime dans le salon. Il remarqua, dans la voix de sa mère, une expression de prière et de souffrance ; celle d’Éveline trahissait l’indignation, et Maxime paraissait soutenir avec ardeur et sans plier l’attaque des deux femmes. À l’approche de Pierre, la conversation tomba immédiatement.
Maxime, en connaissance de cause, avait ouvert une brèche, d’une main implacable, dans le mur qui entourait jusqu’alors le monde de l’aveugle. La première vague, bruyante et agitée, avait déjà fait irruption à travers la brèche, et l’équilibre psychique du jeune homme vibrait sous l’influence de ce premier coup.
À présent, son cercle enchanté lui paraissait déjà étroit. Le calme de la métairie, le murmure et le frôlement paresseux du vieux jardin commençaient à lui peser. L’obscurité se mit à lui parler de nouveau, par des voix nouvelles et séduisantes, vacillant devant lui, le pressant dans l’attente anxieuse d’une prestigieuse animation.
Elle l’appelait, l’attirait, éveillait les questions qui sommeillaient au fond de son cœur, et déjà ses premiers appels se traduisaient sur son visage par une pâleur, et dans son âme par une souffrance pénible, quoique encore confuse.
Ces symptômes inquiétants n’échappèrent pas aux deux femmes. Elles voyaient que Maxime les remarquait aussi, mais que tout cela entrait dans les desseins du vieillard, qu’elles ignoraient. Toutes les deux le taxaient de cruauté, et la mère aurait voulu faire de ses mains un rempart à son fils contre les souffles de la vie qui l’agitaient. — Une serre ? Eh bien ! qu’importe ! puisque jusqu’ici son enfant s’est trouvé bien dans la serre, qu’il en soit de même à l’avenir !
Éveline ne disait pas, évidemment, tout ce qu’elle avait sur le cœur ; mais depuis quelque temps, elle commençait à s’élever contre certaines propositions de Maxime, parfois complètement insignifiantes, avec une âpreté sans précédent.
Le vieillard la regardait, de dessous ses sourcils, avec des yeux scrutateurs, qui rencontraient parfois les yeux étincelants et irrités de la jeune fille. Maxime secouait la tête, murmurait quelque chose et s’entourait d’épais nuages de fumée, ce qui, chez lui, dénotait un grand travail de pensée ; mais il tenait bon et, de temps en temps, sans s’adresser à personne en particulier, il émettait des opinions assez dédaigneuses sur le cœur féminin, si déraisonnable ; sur l’intelligence des femmes, qui, comme on sait, est beaucoup plus courte qu’un cheveu 2, et qui les empêche de rien voir au-delà de la souffrance ou de la joie du moment.
— Couveuse ! disait-il parfois à sa sœur, en frappant d’un air irrité le parquet, avec ses béquilles.
Mais il se fâchait rarement ; la plupart du temps, il combattait les raisonnements de sa sœur, doucement et avec une compassion condescendante, d’autant plus que chaque fois qu’ils discutaient, elle lui cédait quand elle était seule avec son frère. Ce qui ne l’empêchait pas, d’ailleurs, de revenir toujours sur le même sujet. Mais quand Éveline était présente, l’affaire devenait plus sérieuse, et, dans ce cas, le vieillard préférait se taire. Il semblait qu’une lutte fût imminente entre lui et la jeune fille, et que chacun se bornât pour l’instant à étudier son adversaire, en cachant soigneusement son jeu.