5.6
Quand, deux semaines plus tard, les jeunes gens revinrent avec leur père, Éveline les accueillit avec une froide réserve. Cependant, elle avait de la peine à tenir bon contre leur jeune, leur ardente animation. Durant des journées entières, les jeunes gens parcouraient le village, chassaient, recueillaient dans les champs les chansons des moissonneurs, et, le soir venu, toute la compagnie se rassemblait sur la terrasse de la maison.
Par une de ces soirées, et avant qu’Éveline n’eût eu le temps de s’en apercevoir, la conversation tomba de nouveau sur des sujets délicats. Comment cela arriva-t-il, qui commença le premier, ni elle ni personne n’aurait pu le dire. C’était arrivé insensiblement comme s’était éteint le crépuscule, comme étaient venues les ombres vespérales qui rampaient dans le jardin, comme le rossignol avait entamé dans le buisson sa chanson du soir.
Le jeune étudiant parlait fougueusement, avec cette passion particulière de la jeunesse qui, sans compter ni raisonner, se jette au-devant de l’avenir inconnu, avec un fier défi. Il y avait dans cette foi et dans cette passion une force spéciale et charmeuse, presque une puissance d’appel invincible…
La jeune fille rougit brusquement, ayant compris que ce défi s’adressait maintenant, peut-être sans intention préconçue, à elle directement.
Elle écoutait, la tête baissée sur son ouvrage. Ses yeux commencèrent à étinceler, son visage se colorait, son cœur palpitait… Puis l’éclat de ses regards s’éteignit, elle pâlit, ses lèvres se serrèrent, son cœur se mit à battre encore plus fort, et sur son visage apparut une expression de frayeur…
Elle eut très peur, car sous l’influence des discours de l’étudiant, il lui semblait que devant ses yeux se fendait tout à coup un sombre mur, et qu’à travers cette fissure apparaissaient, resplendissantes, les lointaines perspectives d’un monde bouillonnant, vaste et actif.
Oui, depuis longtemps déjà ce monde l’appelait. Elle ne s’en apercevait pas auparavant ; mais, dans l’ombre du vieux jardin, sur un banc écarté, elle restait souvent assise pendant des heures entières, toute à ses rêves irréalisables. Son imagination lui retraçait des tableaux vifs et lointains, et dans ces tableaux il n’y avait pas de place pour l’aveugle…
À présent ce monde s’approchait d’elle ; non, seulement il l’appelait, mais il s’arrogeait un droit sur elle.
Elle jeta un regard furtif du coté de Piétroussia, et quelque chose lui poignit le cœur. Il était assis immobile, pensif ; toute sa figure semblait s’être affaissée et lui resta dans la mémoire sous la forme d’une tache sombre.
— « Il comprend tout… » Cette idée traversa la tête de la jeune fille comme un éclair et la glaça… Tout son sang lui reflua au cœur, et elle sentit elle-même son visage se couvrir d’une pâleur mortelle. Elle s’imagina pour un instant qu’elle était déjà là-bas, dans ce monde lointain et ardent, et que lui demeurait ici assis, la tête penchée, seul ; ou bien, non !… il était là, sur la petite colline, près de la rivière, ce garçon aveugle avec qui elle avait pleuré un soir…
Elle eut peur. Il lui sembla que quelqu’un se préparait à arracher le couteau de son ancienne blessure.
Elle se souvint des regards prolongés de Maxime. Voilà donc ce que signifiait ces regards taciturnes ! Il connaissait sa nature mieux qu’elle-même, il avait deviné que dans son cœur la lutte et le choix étaient possibles, qu’elle n’était pas encore bien sûre d’elle-même…
Mais non, il se trompe. Elle a fait le premier pas, et plus tard elle verra ce qu’il lui sera encore possible de prendre à la vie… Elle soupira profondément, douloureusement, comme en reprenant haleine après un travail pénible, et jeta un regard autour d’elle. Elle n’aurait pas pu dire combien avait duré le silence, s’il y avait longtemps que l’étudiant s’était tu, où s’il parlait encore. Elle jeta un regard là où une minute avant Pierre se trouvait assis.
Il n’était plus là.