5.7
Alors, ayant tranquillement posé son ouvrage, elle se leva aussi.
— Excusez-moi, messieurs, fit-elle, en s’adressant aux invités. Je vous laisse un instant seuls.
Et elle se dirigea vers l’allée longue et ombreuse.
Cette soirée était pleine d’agitation, mais non pas pour Éveline seule. Au tournant de l’allée, où se trouvait un banc, la jeune fille entendit des voix animées. Maxime causait avec sa sœur.
— Oui, je ne songeais pas moins à elle qu’à lui, disait le vieillard d’un ton sévère. Pense donc, elle n’est encore qu’une enfant ignorante de la vie ! Je ne puis croire que tu aies voulu profiter de l’ignorance d’une enfant…
Dans la voix d’Anna Mikhaïlovna, quand elle répondit, des larmes tremblaient.
— Alors quoi ! Maxime ?… Si elle… Qu’adviendra-t-il donc de mon fils ?
— Arrive que pourra ! répondit durement le vieux soldat. Alors nous verrons. Eu tout cas, il ne doit pas avoir le remords d’avoir brisé la vie d’une autre personne. Et ce remords serait le nôtre aussi… Pense-s-y donc, Anna, ajouta-t-il plus doucement.
Le vieillard prit la main de sa sœur et y déposa un tendre baiser. Anna Mikhaïlovna baissa la tête.
— Mon pauvre, pauvre enfant !…
La jeune fille devina plutôt ces paroles qu’elle ne les entendit, si faible était le soupir échappé aux lèvres de la mère.
Une rougeur envahit le visage d’Éveline. Malgré elle, elle s’arrêta au tournant de l’allée… Maintenant, si elle se montrait, tous les deux verraient qu’elle avait surpris leurs pensées secrètes…
Mais, au bout de quelques instants, elle leva fièrement la tête, elle ne voulait pas rester aux écoutes ; et, en tout cas, ce n’était pas une fausse honte qui pourrait l’arrêter dans son chemin. Et puis ce vieillard s’avançait un peu trop. Elle saurait bien disposer elle-même de sa vie…
Elle apparut au tournant de l’allée et passa près des deux interlocuteurs, tranquillement, la tête haute. Maxime retira involontairement sa béquille pour lui livrer passage, et Anna Mikhaïlovna la regarda avec une expression d’amour contenu, d’adoration, presque d’effroi.
La mère sentait, eût-on dit, que cette fière et blonde jeune fille, qui venait de passer avec cet air courroucé et hautain, portait en elle le bonheur ou le malheur de son enfant.