5.8
Il y avait dans le jardin un vieux moulin abandonné. Ses roues ne tournaient plus depuis longtemps, ses solives étaient vertes de mousse, et à travers les anciennes écluses l’eau suintait en petites gouttelettes qui tombaient sans discontinuer. C’était le refuge favori de Piétroussia, qui passait là de longs instants, accoudé au parapet de la digue, et écoutant avec attention les voix de l’eau qui filtrait, voix qu’il avait excellemment traduites au piano. Mais en ce moment il n’avait nulle envie de s’y arrêter. Il marchait d’un pas rapide le long du petit sentier, le cœur débordant d’amertume, le visage crispé par une douleur intérieure.
Ayant ouï les pas de la jeune fille, il s’arrêta ; Éveline lui posa la main sur l’épaule et lui demanda sérieusement :
— Dis-moi, Pierre, qu’est-ce que tu as donc ? Pourquoi es-tu si triste ?
Il se détourna vivement et se mit à marcher à grands pas dans le sentier. La jeune fille le suivit.
Elle avait compris son mouvement brusque et son silence, et baissait la tête. On entendait l’air d’une chanson venant du côté de la ferme. Adoucie par la distance, une voix jeune et forte chantait la tendresse et le bonheur, et les sons résonnaient dans le calme de la nuit, dominant le doux murmure du jardin.
Là-bas, des gens heureux parlaient d’une vie « active » et « pleine ». Il y avait quelques minutes à peine, elle se trouvait au milieu d’eux, enivrée des rêves de cette vie dans laquelle il n’y avait pas de place pour lui. Elle n’avait même pas remarqué son départ. Et lui… qui sait combien ces moments de chagrin isolé lui avaient paru longs !…
Ces pensées traversaient la tête de la jeune fille, pendant qu’elle marchait à côté de Pierre dans l’allée. Jamais encore elle n’avait eu tant de peine à entamer la conversation avec lui, à se rendre maîtresse de son humeur. Cependant, elle sentait que sa présence adoucissait peu à peu les sombres pensées de l’aveugle.
Et en effet, sa démarche était devenue très lente, son visage plus tranquille. Il entendait à côté de lui les pas de son amie, et peu à peu la douleur aiguë de son âme se calmait, faisant place à un autre sentiment. Il ne se rendait pas compte de ce sentiment, mais il ne lui était pas inconnu, et il s’abandonnait volontiers à son influence bienfaisante.
— Qu’as-tu, Pierre ? répéta-t-elle.
— Rien de particulier, répondit-il avec amertume. Seulement, il me semble que je suis de trop dans le monde.
La voix qui chantait près de la maison se tut, et, un instant après, résonna de nouveau pour une autre chanson. On l’entendait à peine ; elle fredonnait une ancienne « rêverie », en imitant le chant si doux des joueurs de bandoura. De temps en temps il semblait qu’elle s’éteignît complètement ; un silence régnait pendant lequel un rêve indécis berçait l’imagination, puis une suave mélodie traversait de nouveau le murmure du feuillage.
Le jeune aveugle s’arrêta involontairement et se mit à écouter.
— Oui, fit-il tristement, il me semble que les vieux ont raison de dire qu’avec le temps les choses vont de mal en pis. Jadis, les aveugles mêmes étaient plus heureux ! Au lieu du piano, j’aurais appris à jouer de la bandoura, et j’irais dans les villes et les villages… Des foules d’hommes viendraient de tous côtés et je leur chanterais les exploits de leurs pères, leurs hauts faits et leur gloire. Alors moi aussi j’aurais été quelque chose dans la vie. Et à présent ? Même ce petit Cadet, avec sa voix aiguë, même celui-là, tu l’as entendu, parle de se marier et de commander un détachement. On s’est moqué de lui, mais à moi… même cela ne m’est pas permis.
Les yeux bleus de la jeune fille s’ouvrirent tout grands de frayeur, et une larme y brilla.
— C’est la conséquence des discours de l’étudiant que tu as trop écoutés, fit-elle d’un air confus, en essayant de donner à sa voix le ton d’une plaisanterie insouciante.
— Oui, répondit Pierre d’un air pensif… Mais quel excellent jeune homme, et quelle agréable voix que la sienne !
— Oui, c’est vrai, appuya Éveline d’un air songeur et presque avec tendresse.
Mais tout à coup, comme se ravisant, elle ajouta avec colère :
— Non, il ne me plaît pas. Il a trop de confiance en lui-même, et sa voix est désagréable et suraiguë.
Piétroussia écouta avec étonnement cette sortie courroucée.
La jeune fille frappa du pied et continua :
— Et puis, tout cela, ce sont des sottises. Tout cela a été imaginé, je le sais, par l’oncle Maxime. Oh ! comme je le hais à présent, ce Maxime !
— Que dis-tu là, Éveline ? demanda l’aveugle. En quoi Maxime est-il donc coupable ?
— Oh ! lui aussi se croit fort intelligent, et à cause de cela il a, par ses calculs, tué en lui toute sensibilité. Ne me parle pas, ne me parle pas d’eux… Et d’où vient qu’ils se sont arrogé le droit de disposer du sort d’autrui ?
Elle s’arrêta soudainement, serra ses petites mains si fort que ses doigts en craquèrent, et elle se mit à pleurer avec une moue enfantine.
L’aveugle lui prit la main avec étonnement et compassion. Cette sortie d’une jeune fille jusqu’alors si tranquille et si posée était tellement inattendue et inexplicable ! Il écoutait, en même temps, et ses pleurs et l’écho étrange que ces pleurs provoquaient dans son propre cœur.
Mais tout à coup elle dégagea sa main, et l’aveugle eut une nouvelle surprise : la jeune fille riait.
— Que je suis donc bête ! Et pourquoi donc est-ce que je pleure ?
Elle essuya ses yeux et se mit à parler d’une bonne voix émue :
— Non, il faut être juste ; tous deux sont d’honnêtes, d’excellentes gens. Et ce qu’il a dit tout à l’heure était très bien. Mais est-ce que c’est applicable à tous ?
— À tous ceux qui le peuvent, s’écria sourdement l’aveugle.
— Quelle sottise ! répondit-elle d’une voix claire, mais où tremblaient encore dans un sourire les larmes de tout à l’heure. Même Maxime, lui aussi, n’a guerroyé, n’est-ce pas, que tant qu’il l’a pu, et à présent il vit comme il peut. Eh bien ! nous aussi…
— Ne dis pas : nous ! Toi, c’est tout à fait autre chose…
— Non, pas autre chose.
— Pourquoi ?
— Parce que… Eh bien ! mais puisque tu dois te marier avec moi, nous aurons, n’est-ce pas, la même vie ?
L’aveugle s’arrêta étonné.
— Moi ?… avec toi ?… Alors… tu dois te marier… avec… ?
— Mais oui, mais oui, certainement ! répondit-elle vivement avec émotion. Que tu es bête ! Est-il possible que cette idée ne te soit jamais venue ? Mais c’est une chose si simple ! Avec qui donc te marierais-tu, si ce n’est avec moi ?
— Certainement, acquiesça-t-il avec un égoïsme étrange.
Puis, se ravisant immédiatement :
— Écoute, Éveline, dit-il en la prenant par la main. Là-bas on vient de dire que dans les grandes villes les jeunes filles apprennent tout ; devant toi aussi une large voie aurait pu s’ouvrir… Tandis que moi, je suis…
— Qu’es-tu donc, toi ?
— Tandis que moi, je suis… aveugle ! acheva-t-il.
La jeune fille sourit, mais elle reprit elle-même sur le même ton :
— Qu’importe, que tu sois aveugle ! Est-ce que, si une jeune fille s’éprend d’un aveugle, elle ne se marie pas avec lui ? Mais puisqu’il en est toujours ainsi, qu’y pouvons-nous donc faire ?
Il sourit aussi et baissa la tête avec l’air pensif qui lui était habituel, comme s’il écoutait avec attention ce qui se passait dans son âme. Tout était tranquille, hormis l’eau qui parlait de quelque chose, en murmurant et en bruissant. De temps en temps il semblait que ce bruit s’apaisait et allait s’éteindre tout à fait, mais immédiatement il s’accentuait de nouveau et recommençait à résonner sans fin, sans répit. L’épais et obscur feuillage du merisier à grappes s’agitait. La chanson près de la maison s’était tue, mais, en revanche, près de l’étang le rossignol entamait la sienne….
Par ce coup hardi et imprévu, et combien doux ! la jeune fille avait dispersé le sombre nuage étendu sur le cœur de l’aveugle. Le sentiment né en lui, il ne savait quand, mais affermi et tranquille, et dont, pour ces raisons, il ne se rendait pas compte, se définissait maintenant, tout d’un coup, dans sa conscience ; il s’accentuait, il remplissait tous les recoins de son cœur. Et comment, en effet, ne s’en était-il pas douté auparavant ?
Il demeura quelque temps immobile, puis, levant la tête, il pressa fortement la petite main d’Éveline dans la sienne. Il s’étonna que la poignée de main, si faible, par laquelle elle lui répondait, ressemblât si peu à celle d’autrefois : la timide pression de ces petits doigts se faisait à présent sentir jusqu’au fond de son cœur. En dehors de l’ancienne Éveline, l’amie de son enfance, il devinait à présent en elle encore une autre, une nouvelle jeune fille.
Il se souvint de ses pleurs de tout à l’heure, et se trouva alors fort et puissant, tandis qu’il se la représentait pleurante et faible. Alors, sous l’influence d’une tendresse profonde, il l’attira vers lui d’une main, et se mit à caresser de l’autre ses boucles soyeuses.
Et il lui semblait que tout son chagrin disparaissait dans la profondeur de son être, qu’il n’avait plus ni aspirations ni désirs, et que le présent seul existait pour lui.
Le rossignol qui pendant quelques instants, avait essayé sa voix, attaqua sa chanson et remplit le jardin de ses trilles effrénés. La jeune fille tressaillit et écarta pudiquement la main de Pierre.
— Eh bien ! assez, mon ami, fit-elle en se dégageant de l’étreinte.
Il n’insista pas, et l’ayant laissée, respira à pleins poumons. Il l’entendait arranger ses cheveux. Son cœur battait à coups puissants, mais égaux et doux. Il sentait que son sang chaud distribuait dans tout son corps une vigueur nouvelle.
Lorsque, au bout d’un instant, elle lui dit de son ton naturel : « Eh bien ! à présent allons rejoindre les invités… » il écouta avec une attention particulière cette chère voix qui, maintenant, résonnait à son oreille avec une harmonie inaccoutumée.