5.9
Les invités et les hôtes s’étaient rassemblés dans le petit salon ; l’aveugle et Evéline manquaient seuls. Maxime causait avec son vieux camarade, les jeunes gens étaient assis en silence près des fenêtres ouvertes ; dans la société dominait cette disposition d’âme calme et spéciale, au fond de laquelle couve quelque drame dont personne ne se rend clairement compte, mais que tout le monde pressent.
Maxime jetait de rapides regards chargés d’anxiété dans la direction de la porte. Mme Popielsky, le visage mélancolique et comme d’un coupable, s’efforçait manifestement de paraître une hôtesse attentive et aimable ; seul, Popielsky, notablement arrondi, et comme toujours d’aspect débonnaire, sommeillait en attendant le souper.
Quand, sur la terrasse qui menait du jardin dans le petit salon, des pas se firent entendre, tous les yeux se tournèrent de ce côté. Dans la pénombre de la large porte apparut la silhouette d’Éveline, suivie de l’aveugle, qui montait les dernières marches.
La jeune fille sentit tous ces regards attentifs fixés sur elle ; cependant elle ne se troubla point. Elle traversa la pièce de sa démarche égale et habituelle ; un seul moment, ayant rencontré un rapide regard de Maxime, elle sourit imperceptiblement avec une expression de défi et de moquerie dans les yeux. Maxime resta pensif et répondit tout de travers à une question qu’on lui adressait. Mme Popielsky examinait avec attention son fils.
Le jeune homme suivait la jeune fille sans — à ce qu’il semblait — se rendre bien compte où elle le menait. Quand, sur le pas de la porte, se montrèrent son pâle visage et sa fine silhouette, il s’arrêta tout court, avec hésitation, sur le seuil de cette pièce pleine de lumière et de monde. Mais bientôt il franchit ce seuil, et vite, quoique toujours avec le même air mi-distrait, mi-concentré, il s’approcha du piano et en souleva le couvercle.
Maintenant, il paraissait avoir oublié où il se trouvait, oublié qu’il y avait des étrangers dans la pièce et, instinctivement, il s’était porté vers son instrument favori pour donner issue au sentiment qui l’étreignait.
Après avoir soulevé le couvercle, il toucha légèrement le clavier et plaqua quelques accords légers et rapides. Il semblait demander quelque chose soit à l’instrument, soit à sa propre inspiration.
Puis, les mains étendues sur le clavier, il tomba dans une méditation profonde, et dans le petit salon un silence s’établit. La nuit regardait à travers les ouvertures noires des fenêtres ; par-ci par-là des branches vertes du jardin, éclairées par la lumière de la lampe, semblaient jeter des coups d’œil curieux. Les invités, préparés par les accords confus du piano qui venait de se taire, en partie saisis par l’étrange inspiration que reflétait le pâle visage de l’aveugle, étaient assis dans une attente muette…
Et Pierre se taisait toujours ; ses yeux levés vers le plafond, il semblait toujours écouter quelque chose avec attention. Les sensations les plus diverses s’agitaient dans son âme comme des vagues fortement secouées. L’afflux d’une vie inconnue le soulevait comme le flot montant soulève une nacelle longtemps paisible sur le sable de la grève… Sur ses traits étaient peints l’étonnement, l’interrogation, et encore une excitation particulière qui glissait sur son visage sous forme d’ombres rapides. Les yeux de l’aveugle s’élargissaient, brillaient et s’éteignaient tour à tour.
Un instant on put croire qu’il ne trouvait pas dans son âme ce qu’il écoutait avec une attention si avide. Mais enfin, quoique toujours avec le même air étonné et comme si ce qu’il attendait n’était point venu, il tressaillit, toucha le clavier et, emporté par une nouvelle vague du sentiment dont il était débordé, il s’abandonna tout entier à une délicieuse rêverie dont les accords sonores et majestueux tintaient, chantaient, roulaient des grondements…