‹ Le Musicien aveugleChapitre 49 sur 62 · 5.10

5.10

Il y avait là tout ce qui se pressait dans ses souvenirs, quand, tout à l’heure, silencieux et la tête baissée, il écoutait avec attention les impressions du passé qu’il venait de traverser ; il y avait là les voix de la nature, le bruit du vent, le murmure de la forêt, le clapotement de l’eau, les paroles confuses qui se perdent dans le vague lointain. Tout cela s’entre-croisait et résonnait sur le fond de cette sensation particulière et profonde qui dilate le cœur, et qu’évoque dans l’âme le mystérieux langage de la nature, de cette sensation si difficile à définir… L’angoisse ?… Mais pourquoi est-elle si douce ? — La joie ?… Mais pourquoi donc est-elle si profondément, si infiniment triste ?

Tout cela vibrait sous les doigts de l’aveugle, d’abord doucement, avec hésitation, d’une manière indécise. Il semblait que l’imagination de l’artiste essayait, sans y parvenir, de se soulever au-dessus de cet afflux chaotique d’impressions. Puissants mais isolés, forts mais confusément indéfinis, ces souffles de la nature grandiose et indifférente, qui pour cette raison n’arrivaient seulement qu’à faire languir l’âme, possédaient complètement le musicien, et lui ne pouvait pas s’en rendre maître.

De temps en temps les sons s’accentuaient, grandissaient et devenaient plus forts. Il semblait que d’un moment à l’autre il allait, en quelques accords énergiques, les fondre tous dans un ensemble de belle et puissante harmonie : en ces moments-là, les auditeurs suspendaient leur haleine, et Maxime se demandait avec étonnement où l’aveugle avait acquis cette plénitude des sensations. Mais ce torrent, avant d’avoir eu le temps de se lever, retombait tout à coup avec une sorte de grondement plaintif, comme une vague qui s’éparpille en perles écumeuses ; et longtemps résonnaient, de plus en plus faibles, des notes interrogatives de perplexité amère.

Piétroussia se taisait pour un instant, et de nouveau régnait dans le petit salon un silence interrompu seulement par le murmure du feuillage dans le jardin. L’enchantement qui, quelques instants avant, avait ravi les auditeurs et les avait emportés quelque part, fort loin au delà de ces modestes murs, cet enchantement se rompait, et le petit salon semblait se resserrer autour d’eux, et la nuit se remettait à les regarder à travers les fenêtres ouvertes, jusqu’à ce que, après avoir rassemblé ses forces, le musicien frappât de nouveau le clavier de l’instrument.

Et bientôt les sons naissaient de nouveau, s’en allaient à la recherche d’on ne savait quoi, éclataient dans toute leur ampleur, plus haut, plus fort. La basse continue et l’harmonie des accords s’entrelaçaient avec la mélodie merveilleuse d’une chanson populaire où résonnaient tantôt la tendresse et la mélancolie, tantôt le souvenir des souffrances et des gloires passées, tantôt la jeune ivresse de la joie ou de l’espérance. L’aveugle essayait d’épancher ses sentiments dans des formes toutes prêtes et bien connues de lui.

Mais la chanson, elle aussi, s’éteignit en frémissant dans le silence du petit salon, sur la même note plaintive d’une question irrésolue.

À la troisième reprise, il attaqua un morceau qu’il avait appris autrefois d’après la musique… Peut-être espérait-il mettre son sentiment nouveau et personnel en harmonie avec la force créatrice propre au génie de l’auteur.

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