‹ Le Musicien aveugleChapitre 50 sur 62 · 5.11

5.11

Apprendre les notes est en général, une chose très difficile pour un aveugle. Elle sont imprimées, ainsi que les autres caractères, en relief, de telle sorte que les notes différentes sont désignées par des signes spéciaux et disposées sur une seule rangée, comme les lignes d’un livre. Pour exprimer diverses notes réunies en un seul accord, on place entre elles des points d’exclamation. On comprend qu’un aveugle doive les apprendre par cœur, et, de plus, séparément pour chaque main. C’est donc un travail très difficile et des plus compliqués. Cependant Pierre avait été, dans cette occurrence comme toujours, grandement stimulé par le plaisir que lui procurait le résultat de ce travail. Après avoir appris par cœur plusieurs accords pour chaque main, il se mettait au piano ; et quand, grâce à la réunion de ces hiéroglyphes en relief, se formaient des accords bien coordonnés, tout à coup, et sans qu’il s’y attendît lui-même, il en éprouvait une telle joie, il y prenait un si vif intérêt, qu’il oubliait sa peine et s’adonnait même avec ardeur à cette besogne ardue.

Néanmoins, entre le morceau ainsi figuré sur le papier et son exécution, que d’étapes intermédiaires ! Avant que le signe pût se transformer en une mélodie, il devait passer par les doigts, se graver dans la mémoire, puis revenir aux extrémités des doigts qui exécutaient.

Pendant ce temps, l’imagination artistique de l’aveugle, très fortement développée et déjà capable de créer des formes originales, prenait part au travail compliqué de l’apprentissage, et donnait à la pièce étrangère un cachet personnel bien marqué. Les formes dans lesquelles se moulait le sentiment musical de Pierre étaient justement celles sous lesquelles la mélodie lui était apparue pour la première fois, et auxquelles l’avait façonné le jeu de sa mère. C’étaient les formes de la musique populaire qui résonnaient continuellement dans son âme, et qu’empruntait, pour lui parler, la nature natale.

Et maintenant, quand il jouait cette pièce, le cœur palpitant et l’âme trop pleine, dès les premières phrases du chant mélodique, on pouvait déjà remarquer dans son jeu quelque chose de si éclatant, de si vif, et en même temps de si original, que longtemps le visage des auditeurs exprima tout à la fois le transport et l’étonnement.

Cependant, au bout de quelques minutes, tout l’auditoire retomba sous le charme ; seul, le fils aîné de Stavroutchenko, un musicien de profession, écoutait avec attention, essayant de reconnaître le morceau et analysant la « manière » particulière du pianiste.

La musique plane au-dessus des partis, elle réunit toutes les opinions. Les yeux des jeunes gens brillaient d’animation, leurs visages s’illuminaient ; dans leur esprit naissaient d’aventureuses pensées d’avenir et de bonheur inconnus. Les yeux de l’oncle Maxime, le vieux sceptique, étincelaient aussi. Tout d’abord, le père Stavroutchenko était assis la tête penchée et écoutait silencieusement ; puis il commença à s’animer de plus en plus, et enfin il poussa Maxime du coude en chuchotant :

— En voilà un qui joue bien !… On peut dire… fort bien… ma foi !…

À mesure que les sons grandissaient, il se rappelait sans doute quelque souvenir de sa jeunesse, car ses yeux s’illuminaient, son visage se colorait. Il se dressa tout debout, et, levant le poing, voulut même donner un coup sur la table, mais il se retint, et abaissa son bras sans aucun bruit. Après avoir enveloppé ses fils d’un regard rapide, il caressa ses moustaches, et se penchant vers Maxime, il lui dit :

— Ils veulent remiser les vieillards aux archives… Que nenni !… De notre temps, mes petits, nous autres aussi… Et même à présent encore… Est-ce vrai ou non ?

Anna Mikhaïlovna regardait Éveline d’un air d’interrogation. La jeune fille avait posé son ouvrage sur ses genoux et contemplait le musicien aveugle, mais ses yeux bleus ne reflétaient qu’une attention enchantée. Elle comprenait ces sons à sa manière : elle semblait y retrouver le doux clapotement de l’eau dans les vieilles écluses et le murmure du merisier dans les sombres allées.

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