5.12
Mais le visage de l’aveugle n’exprimait pas ce transport qui s’était emparé de ses auditeurs. Il était évident que le dernier morceau non plus ne lui procurait pas la satisfaction qu’il cherchait. Les notes finales trahirent encore une question confuse, un mécontentement, une plainte. Et ayant jeté un coup d’œil sur le visage de son fils, la mère y lut une expression qui ne lui parut pas inconnue. Dans sa mémoire se dressa une journée ensoleillée d’un printemps d’autrefois, quand son enfant était couché au bord de la rivière, écrasé sous les impressions trop vives de la nature printanière qui l’excitait.
Mais à présent cette expression ne fit que glisser sur le visage de Pierre. Une voix bruyante s’éleva dans le salon. Stavroutchenko père étreignit le jeune musicien dans ses bras.
— Tu joues parfaitement bien, mon garçon. Devant Dieu, tu joues très bien !
Les jeunes gens, encore tout émus et transportés, lui serraient les mains avec effusion, l’étudiant lui prédisait une large et brillante célébrité artistique.
— Oui, c’est vrai ! confirma le frère aîné. Vous avez réussi à vous assimiler merveilleusement le caractère même de la mélodie populaire. Vous l’avez faite vôtre et la possédez complètement. Mais dites-moi, je vous prie, quel morceau nous avez-vous joué en dernier lieu ?
Pierre nomma une composition italienne.
— C’est ce que je pensais, répondit le jeune homme. Je la connais un peu… Vous avez une manière étonnamment originale. D’autres la jouent mieux que vous peut-être, mais personne encore ne l’a exécutée comme vous l’avez fait.
— Pourquoi penses-tu donc que les autres la jouent mieux ? lui demanda son frère.
— Vois-tu… J’en ai entendu l’exécution conforme à l’original. Tandis que ceci… c’est comme une traduction libre de la langue musicale italienne en petit-russien.
L’aveugle écoutait avec attention. C’était la première fois qu’il était devenu l’objet de conversations animées, et dans son âme commençait à germer la conscience de sa force. Il pouvait donc, lui aussi, faire quelque chose dans la vie. Il était assis sur sa chaise, la main étendue sur le pupitre, et au milieu du bruit des voix, il sentit sur cette main un tiède attouchement. C’était Éveline qui s’était approchée de lui et, lui pressant imperceptiblement les doigts, murmurait avec une joyeuse excitation ;
— Tu as entendu ? Toi aussi tu auras ton œuvre à toi… Si tu voyais l’effet que tu peux produire grâce à ton jeu !…
L’aveugle tressaillit et se redressa. Personne ne remarqua cette courte scène, excepté la mère. Son visage s’embrasa de vives couleurs, comme au premier baiser d’un fiancé épris.
L’aveugle était toujours à la même place, immobile et pâle. Il luttait contre les impressions du nouveau bonheur qui l’envahissait, et peut-être pressentait-il aussi l’approche d’un orage qui se levait déjà, sous l’aspect d’un lourd nuage sans forme, des profondeurs de son cerveau.
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