6.1
Le lendemain, l’aveugle se réveilla de bonne heure. Sa chambre était silencieuse ; dans la maison aussi, tout dormait encore. À travers la fenêtre, qui était restée ouverte toute la nuit, montait du jardin la fraîcheur de l’heure matinale. La mémoire de Pierre ne lui retraçait pas encore les événements de la veille, mais tout son être débordait d’une sensation nouvelle, inconnue jusqu’alors.
Il resta au lit quelques minutes, prêtant l’oreille au doux gazouillement de quelque oiseau dans le verger, écoutant d’étranges sensations qui lui remplissaient le cœur.
— Qu’est-ce qu’il m’est donc arrivé ? pensait-il.
Et au même moment résonnèrent dans sa mémoire les paroles qu’Éveline avait dites la veille au crépuscule, près du vieux moulin.
« Est-il possible que tu n’y aies jamais songé ?… Comme tu es bête… »
Non, il n’y avait jamais pensé. Sa présence lui procurait une vive jouissance, mais jusqu’alors il ne s’en rendait pas compte, pas plus que nous ne sentons l’air que nous respirons. Ces simples paroles étaient tombées dans son âme comme une pierre tombe d’en haut sur la nappe cristalline des eaux : tout à l’heure elle était unie et calme et reflétait paisiblement la lumière du soleil et le ciel bleu… ; un seul coup l’a troublée, et la voilà remuée jusque dans ses profondeurs mêmes.
À présent, il se réveillait avec une âme renouvelée ; et elle, son ancienne petite amie, lui apparaissait sous un autre jour. Se remémorant tout ce qui s’était passé la veille, jusqu’aux moindres détails, il écoutait avec étonnement le son de sa « nouvelle voix » que son imagination faisait surgir de sa mémoire : « Comme tu es bête !… »
Il sauta rapidement du lit, s’habilla, et courut, par les allées du jardin brillantes de rosée, vers le vieux moulin. Comme la veille l’eau murmurait et les rameaux du merisier à grappes se parlaient en chuchotant. Seulement, la veille il faisait noir, tandis qu’à présent étincelait une belle matinée ensoleillée. Et jamais encore, il « n’avait senti » la lumière si clairement. Il semblait qu’avec l’humidité odorante et l’exquise fraîcheur du matin, entraient en lui ces gais rayons du jour riant qui lui caressaient les sens.