‹ Le Musicien aveugleChapitre 54 sur 62 · 6.3

6.3

Les invités repartis, tout reprit son train habituel à la métairie de Popielsky. Mais le caractère de l’aveugle changea brusquement : il devint inégal et nerveux. De temps en temps, quand les souvenirs de son bonheur surgissaient devant lui dans leur vive intensité, il s’animait un peu et son visage se rassérénait. Mais cela ne durait pas longtemps et plus tard ces instants d’accalmie eux-mêmes se troublaient d’une inquiétude : il semblait que Piétroussia eût peur de les voir fuir pour ne plus revenir jamais. Cela rendait son humeur fantasque : à de brefs moments de tendresse impétueuse et de nerveuse surexcitation succédaient des journées d’une tristesse accablée, noire, désespérée. Enfin les mauvais pressentiments de la mère se réalisèrent : les cauchemars de l’enfant reprirent le jeune homme.

Un matin, Anna Mikhaïlovna entra dans la chambre de son fils. Il dormait encore, mais son sommeil était étrangement agité : les yeux étaient demi-ouverts et regardaient, ternes, de dessous les paupières soulevées ; le visage était pâle et reflétait l’inquiétude.

La mère s’arrêta, enveloppant son fils d’un regard attentif, essayant de découvrir la cause de cet émoi insolite. Mais elle voyait seulement que cet émoi ne faisait que grandir, et que sur le visage de l’aveugle s’accentuait de plus en plus évidente l’expression d’un effort tendu.

Tout d’un coup il lui sembla apercevoir au-dessus du lit un mouvement à peine perceptible. On aurait dit que le vif rayon qui tombait sur le mur, juste au-dessus du chevet, tressaillait brusquement et se mettait à descendre… Une raie claire se glissait doucement dans la direction des yeux mi-ouverts, et, à mesure qu’elle approchait, l’agitation du dormeur allait toujours en croissant.

Anna Mikhaïlovna restait immobile, dans un état voisin de l’hypnotisme, sans pouvoir détacher ses yeux effrayés de la raie lumineuse qui, lui semblait-il, avançait peu à peu, mais néanmoins d’une manière assez perceptible, vers le visage de son fils. Et ce visage pâlissait de plus en plus, s’allongeait et se figeait dans l’expression d’un effort pénible. Voilà que le reflet jaunâtre scintille dans les cheveux, qu’il éclaire le front du jeune homme. La mère veut se porter en avant, d’une impulsion instinctive, pour le protéger, mais ses jambes ne peuvent remuer, comme dans un vrai cauchemar. Cependant les paupières de Pierre se relèvent complètement, dans les prunelles immobiles s’allument des rayons, et la tête se détache visiblement de l’oreiller, allant à la rencontre de la lumière. Quelque chose comme un sourire ou comme un pleur glisse rapidement dans une crispation convulsive sur les lèvres du jeune homme, et tout son visage se fige de nouveau dans l’angoisse d’un immobile effort.

Enfin la mère finit par vaincre la torpeur qui tenait tous ses membres comme enchaînés, et, s’approchant du lit, elle posa la main sur la tête de son fils. Il tressaillit et se réveilla.

— C’est toi, mère ? demanda-t-il.

— Oui, c’est moi.

Il se souleva. Il semblait qu’un épais brouillard voilât encore son intelligence. Mais au bout d’un moment il dit :

— J’ai rêvé de nouveau… À présent je rêve souvent, mais… je ne me souviens jamais de rien…

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