6.4
Une année s’écoula ainsi. La mélancolie sans issue faisait place, dans le caractère du jeune homme rêveur, à une irritabilité nerveuse, et avec cela la remarquable finesse de ses sensations allait toujours en augmentant. Son ouïe s’aiguisait d’une façon extraordinaire ; non seulement il percevait, pendant le jour, la lumière par tout son organisme, mais encore il savait distinguer les nuits claires des nuits noires, et souvent il restait assis longtemps dans la cour quand tout le monde était déjà endormi dans la maison ; et là, longtemps immobile et mélancolique, il s’abandonnait à l’étrange action de la lumière lunaire, fantastique et rêveuse. Alors son pâle visage se tournait invariablement vers le globe argenté qui nageait dans le ciel bleu, et ses yeux reflétaient la clarté sereine de ses froids rayons.
Et quand cet astre, qui grandissait toujours à mesure qu’il approchait de la terre, se voilait d’un lourd brouillard sanglant et se cachait derrière l’horizon, les traits de l’aveugle devenaient plus tranquilles et plus doux. Il se levait alors et se retirait dans sa chambre.
À quoi pensait-il pendant ces longues nuits ? C’est ce qu’il serait difficile de dire. À une certaine époque de la vie, tout homme qui a éprouvé les joies et les tourments d’une existence complètement consciente, subit, dans une proportion plus ou moins grande, une véritable crise psychique. S’arrêtant sur la limite de la vie active, il essaie alors de définir la place qu’il occupe dans la nature, sa mission, ses rapports avec le monde qui l’entoure. C’est là comme « un point mort », et heureux celui qui par l’élan de la force vitale le traversera sans en être meurtri ! Chez Pierre, cette crise psychique se compliquait plus encore. À la question : « À quoi bon vivre dans le monde ? » s’ajoutait cette autre : « À quoi bon vivre, pour un aveugle ? » Enfin, dans ce travail même d’une triste pensée s’immisçait encore quelque chose d’étranger : une sorte de pression psychique d’un besoin inassouvi ; et cette pression inéluctable, qui pesait continuellement sur lui, influait même sur la composition de son caractère. Il s’isolait de plus en plus, et parfois Éveline elle-même ne savait pas si elle devait entamer une conversation avec lui, dans ces moments de rêverie sombre et solitaire.
— Tu crois que je t’aime ? lui demanda-t-il brusquement une fois.
— Ami ! je le sais, répondit la jeune fille.
— Eh bien ! moi, je ne le sais pas, répondit l’aveugle d’un air morose. Non, je ne le sais pas. Avant, j’étais sûr que je t’aimais plus que tout au monde, et à présent je l’ignore. Abandonne-moi, suis le conseil de ceux qui t’invitent à la vie, avant qu’il soit trop tard.
— Pourquoi me tourmenter ainsi ? soupira-t-elle doucement.
— Je te tourmente ? demanda le jeune homme.
Et sur son visage apparut une étrange expression d’égoïsme entêté et de souffrance.
— Eh bien ! oui, je te tourmente. Et je te tourmenterai ainsi toute la vie, et je ne peux point ne pas te tourmenter. Tu dois le savoir. Laisse-moi… quittez-moi tous, parce que je ne peux donner que la souffrance en échange de l’amour…
Et puis, après quelques instants de silence, lorsque cette humeur chagrine s’adoucissait un peu, il disait :
— Je voudrais y voir !… Et je ne puis me délivrer de ce désir. Si je pouvais y voir, ne fût-ce qu’un seul jour, une seule fois, ne fût-ce qu’en rêve… voir le ciel et la terre, et le soleil lumineux… et puis fixer dans ma mémoire tout cela… Si je pouvais voir de cette manière ma mère, mon père… toi, Éveline, et Maxime, je serais satisfait… je ne me tourmenterais plus !…
Et avec une obstination invincible il revenait à cette idée. Quand il était seul, il prenait différents objets, les tâtait avec une attention extrême, puis, après les avoir mis de côté, il réfléchissait sur les formes étudiées. De la même façon il approfondissait les différences des surfaces vivement colorées, qu’il saisissait, grâce à la tension et à la finesse de son système nerveux, assez nettement à l’aide de son toucher. Mais il ne pénétrait ainsi que les rapports mutuels et les différences des choses ; leur essence propre lui demeurait fermée. Maintenant, il distinguait une journée de soleil de la nuit obscure, uniquement parce que l’action de la lumière vive, qui pénétrait vers le cerveau par des voies inaccessibles à la conscience, ne faisait qu’irriter plus fort les aspirations qui le tourmentaient.